Benjamin Thigpen – Thread0

Benjamin Thigpen est un musicien et compositeur électroacoustique d’origine américaine mais qui a longtemps vécu, étudié et travaillé en Europe, notamment au GRM et à l’IRCAM. Morceau composé en 2011, Thread0 a été créé entre la Suède et Paris et a été publié dans le septième volume de l’Anthology of Noise and Electronic Music de Sub Rosa.

Si j’a envie d’écrire sur ce morceau, c’est qu’il me semble, et c’est un paradoxe, un morceau de Noise parfait… et c’est d’ailleurs probablement dans ses contradictions que Thread0 révèle sa beauté. Il est admirablement bien architecturé et construit : un long crescendo émerge d’un bouillon de cultures microbiennes, aboutit à un climax s’éteignant petit à petit dans une obscurité parasitaire. Les sons, peu policés et agressifs dans les aigus ne ménagent pas les oreilles de l’auditeur. Le malaise se crée vite. De perverses petites machines vont vous envahir le conduit auditif et peut-être ronger votre cerveau, l’emplir d’un fluide inconnu et vicieux. Le relâchement (soulagement) vers le silence aboutit à une libération totale qui rétablit le cours (presque normal) des choses.

C’est ingénieux, admirablement bien maîtrisé et laisse ébahi la première fois comme au bout de plusieurs dizaines d’écoutes. Claustrophobes et allergiques aux laboratoires, merci de vous abstenir…

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Sonic Protest 2014

IMG_20140408_215119 En 10 ans, Sonic Protest est devenu un rendez-vous incontournables pour ceux qui n’ont pas peur de se faire plaisir aux oreilles. Sans sacrifier à la qualité, la programmation devient de plus en plus éclectique. Qui ose encore se permettre de mettre à la même affiche le même soir Brigitte Fontaine et Jericho, le tout dans une église ?

Mon point-de-vue ne sera que partiel car je n’ai pu assister qu’à trois soirées. Voici ce qui m’aura marqué.
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– Jericho : projet de Yann Gourdon (France), Jericho ne joue que sur des instruments traditionnels (vielle à roue, cornemuse…). Cette musique est hypnotique, envoûtante, à la fois moderne et archaïque.

Brigitte Fontaine & Areski : Un récital acoustique et sobre de la diva des palaces. Derrière la folie du personnage, se cache une personnalité hors norme, avec une conscience aigüe du monde. Pas de rappel. Dommage.





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Zeitkrazer :
ensemble allemand de musique contemporaine, Zeitkrazer s’est fait pour spécialité de se frotter au monde de la noise (relecture / réinterprétations de Metal Machine Music ou de la musique de White House). Malgré un départ un peu poussif et quelques problèmes de sonorisation, l’ensemble est parvenu à conquérir l’espace acoustique de l’Eglise Saint-Merry.

Sound of Silence : ce fut le pari fou du festival. Un DJ set composé uniquement de morceaux silencieux délicieusement accompagné par la rumeur du bar. Qu’en penser ? Hommage à John Cage ?

Merzbow : Masami Akita a délivré un set compact et soutenu, saturant l’espace sonore de l’église Saint-Merry sans jouer la sur agressivité, le tout ponctué d’un groove industriel ravageur. Du grand art.
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– Groupe Inerane :
deux guitaristes / chanteurs nigériens jouent des mélodies du Ténéré teintées de psychédélisme. Sans sombrer dans la démonstration, c’est terriblemeIMG_20140411_205808nt efficace. Ce concert m’a vraiment donné envie de m’intéresser de plus près à cette musique.

Thurston Moore : éternel adolescent, Moore a débuté son set de manière plutôt dilettante avant de se concentrer sur son sujet. Rejoint par Lee Ranaldo, nous avons eu droit à un duel de guitare sous le haut patronage du Larsen.

Lee Ranaldo : solo apocalyptique. Thank you Mr Lee!

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Quelques disques qui auront marqué 2013

Cette liste, forcément partiale et incomplète, tente de synthétiser quelques émois discographiques de l’année. Il manquera peut-être un disque aussi fort que celui de Lucio Capece l’an dernier et on constatera qu’elle contient pas mal de noms confirmés ou de rééditions…

Mohammad – Som Sakrifis (PAN)
Dedalus / Antoine Beuger / Jürg Frey (Potlatch)
Heddy Boubaker – DiG! (Petit Label)
Body / Head – Coming Apart (Matador)
Okkyung Lee – Ghil (Ideologic Organ)
Igor Wakhévitch – Let’s Start (Fauni Gena)
Dennis Johnson – November (Penultimate Press / Irritable Hedgehog)
Phill Niblock – Touch Five (Touch)
Kevin Drumm – Tannenbaum (Hospital Productions)
Kevin Drumm – The Kitchen (Bocian Records)
Mendelson (Ici d’ailleurs)
Keiji Haino / Jim O’Rourke / Oren Ambarchi – Now While It’s Still Warm Let Us Pour In All The Mystery (Black Truffle / Medama Records)
The Dead C – Armed Courage (Ba Da Bing)
La Morte Young (Dysmusie / Up against the wall, motherfuckers!)
Bernard Parmegiani – De Natura Sonorum (Recollection GRM)
François Bayle – L’Expérience Acoustique (Recollection GRM)

La Morte Young

La Morte YoungC’est un peu par surprise qu’en cette fin d’année débarque ce disque qui se positionne d’emblée dans la filiation directe du minimalisme et des Dead C (le pochette étant signée Michael Morley). Derrière La Morte Young se cache un triangle bruitiste dont les sommets sont Saint-Etienne, Grenoble et Marseille par l’intermédiaire de la rencontre entre les projets Nappe, Sun Stabbed et Talweg.

Sur ce disque, on trouve beaucoup de guitares, triturées, saturées, ambientes ou féroces, un peu de batterie, quelques sons électroniques et des voix, noyées sous les feedbacks, ou elles-mêmes déluges de rage bruitiste (ceux qui connaissent Talweg me comprendront sûrement).

La première face est la plus posée : elle prend le temps de se déployer sur les 15 minutes de « You must believe in spring » – les connaisseurs noteront que nos amis ont des références du côté du jazz – un morceau que ne renieraient pas justement Mister Morley et sa bande. La seconde face débute par une véritable agression sonore, un condensé de rage brute qui laissera l’auditeur bouche bée. « Whisper of Darma » 1 et 2 va plutôt chercher vers certaines expérimentations de Sonic Youth publiées sur leur label SYR. La conclusion de cet album, saturée de guitares furieuses, culmine dans un des plus beaux murs sonores que l’on ait entendu sur disque ces derniers temps.

Dépêchez-vous, il semble qu’il n’y ait eu que 300 exemplaires pressés!

Dysmusie / Up against the wall, motherfucker! – DYSLP2/UATWM005

The Dead C – Armed Courage

DCArmedCourageCela fait plus de 25 ans que Bruce Russell, Michael Morley et Robbie Yeats creusent inlassablement le même sillon : des guitares bruitistes, un son à la limite du lo-fi, une voix en hors-piste permanent, un batteur qui force l’admiration à force de déconstruire les notions communément admises de rythmique rock. Pour que le tableau soit complet, inutile de préciser que rien dans la discographie des Dead C ne ressemble de près ou de loin à ce qu’on pourrait appeler une chanson rock. Et pourtant, malgré un nombre de concerts très limité et une absence totale de promotion, ce trio issu de Dunedin en Nouvelle-Zélande s’est taillé une solide réputation dans le milieu du free rock et du rock bruitiste et sont des invités réguliers des festivals All Tommorrow’s Parties.

Armed Courage, dernier opus en date du trio, propose deux pièces de la longueur d’une face de vinyle chacune. Armed est une improvisation free rock classique pour le groupe, purement instrumentale, tout en larsen et en saturation. Courage débute de manière plus calme, sur une sensation de total éparpillement avant de se trouver un semblant de structure sous l’impulsion de la batterie. Michael Morley fait quelques rares apparitions vocales, souvent noyées sous le déluge sonore des amplis et des sons électroniques qui forment la signature sonore de la pièce. La rythmique implacable qui forme l’ossature de la première moitié du morceau évoque Neu! ou Can, ce qui est assez étonnant chez les néo-zélandais. Puis le morceau retombe dans une totale déstructuration qui n’est pas sans rappeler quelques uns des moments les plus abstraits de Sonic Youth.

On l’aura compris, Armed Courage, n’est pas un disque de rock de plus. C’est comme à chaque publication, une véritable bombe incendiaire que livrent ici les Dead C. Les trois musiciens néo-zélandais nous confirment une nouvelle fois qu’ils ne se rendront jamais et ne sont pas près de céder aux sirènes de la facilité. Un disque explosif et jouissif !

Ba Da Bing – bing087

Okkyung Lee – Ghil

Okkyung_Lee_GhilLe solo de violoncelle n’est pas un exercice si courant que ça en musique improvisée. Peu me reviennent en mémoire mis à part ceux de Didier Petit (qui ne répugne pas à glisser quelques petits standards ici où là).  Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu Tom Cora en solo. Le violoncelle se fond la plupart du temps dans un ensemble. Ceci fait déjà de Ghil un disque rare, donc intéressant.

Ce qui rend ce disque encore plus intéressant, c’est que nous avons ici une sorte d’hybride monstrueux entre la musique improvisée et la noise. Cette hybridation résulte du parti pris du preneur de son, le musicien bruitiste norvégien Lasse Marhaug. Non content d’enregistrer Okkyung Lee en plein air, sans doute au plus près de l’instrument, il choisit délibérément de proposer une image granuleuse à souhait de ces improvisations, en les captant grâce à un vieux magnétophone des années 70. Mais qu’on ne s’y trompe pas, nous ne sommes pas en présence d’un énième disque Lo-Fi où la pauvreté du son ne sert qu’à masquer la pauvreté du propos (il y a bien sûr eu des exceptions dans le Lo-Fi).

L’alliance des techniques étendues de la musicienne et du dispositif de prise de son nous livre donc un résultat abrasif, rêche à souhait, où les registres graves saturent, les aigües larsennent. Le violoncelle est bien sûr reconnaissable mais il se nappe ici d’une brume bruitiste qui lui sied à merveille. Le découpage du disque en courtes plages lui donne un aspect heurté (on est loin du mur de bruit typique des disques de noise) tout en maintenant une cohérence admirable dans le propos.

Violoncelliste américaine d’origine coréenne, Okkyung Lee a collaboré avec de grands noms (Evan Parker, Derek Bailey, John Zorn, Jacques Demierre…), mais reste relativement méconnue dans nos contrées. C’est bien dommage.

Ideologic Organ / SOMA012

Norbert Möslang – indoor_outdoor

SOMA008cvr-350Pour qui ne connait pas le potentiel sonore des « cracked everyday-electronics », ces objets technologiques bas de gamme recyclés uniquement pour leur potentiel sonore, voici une belle occasion de se rattraper. Né en Suisse en 1952, Norbert Möslang a été jusqu’en 2002 une moitié du duo Voice Crack (l’autre moitié étant Andy Guhl), au sein duquel est née cette idée de détournement de notre quotidien.

C’est à l’exploration d’une véritable jungle sonore que nous invite ce disque. indoor_outdoor, en face A, nous fait passer en quelques minutes du silence total à un drone bruitiste intense, tout en ayant fait l’expérience de sons habituellement considérés comme des parasites du quotidien et qui mis en situation par Norbert Möslang révèlent leur potentiel caché. Sur hot_cold_shield, en face B, le musicien Suisse est rejoint par Toshimaru Nakamura et sa table de mixage branchée sur elle-même (« No-input mixing board » : qui a une meilleure traduction en français ? Je suis preneur…). Au bout de quelques secondes, l’attaque sera brutale, Nakamura créant un drone électronique sur lequel Möslang joue avec son matériel recyclé. Cette improvisation, beaucoup plus heurtée et brutale que la précédente, est construite sur des micro-événements ou accidents, répétés ou non, qui, à force de superposition, viennent à engendrer une véritable cohérence sonore.

Au-delà de son aspect musical, le travail de Norbert Möslang est bien sûr extrêmement en phase avec son époque, en interrogeant la notion même de recyclage et de son objectif. En détournant ces objets électroniques de  leur usage, en les mettant en situation de création sonore abstraite et bruitiste, il pose un regard plus que pertinent sur le fonctionnement des sociétés occidentales.

Ideologic Organ / Editions Mego – SOMA008