Potlatch – Jacques Oger

P1020122On trouvera en suivant ce lien une très belle et intéressante interview de Jacques Oger, sur son parcours en tant que musicien puis créateur d’un des plus beaux labels de musique expérimentale, Potlatch. C’est aussi l’occasion de dire et redire combien Jacques a été et reste encore à ce jour un passeur et un personnage important de la scène musicale. Et je ne saurais dire combien il a compté dans mes explorations et mes découvertes de ces musiques différentes, en marge, expérimentales. Merci Jacques, et continue aussi longtemps que possible !

http://surround.noquam.com/well-it-could-be-interesting-to-create-a-label/#portrait

Sergio Merce – Microtonal Saxophone

114 mep_1Le label Potlatch continue son oeuvre salutaire de défrichage des potentiels sonores exprimés. Cette fois, il nous présente Sergio Merce, un musicien argentin, proche de Lucio Capece, qui est saxophoniste de formation.

Le saxophone microtonal de Sergio Merce est préparé : les clés et autres mécanismes d’origine ont été démontés et remplacés par un dispositif à base d’eau ou de gaz comprimé. Complété d’une pédale de « Sustain » permettant la prolongation artificielle des sons générés, ce saxophone lui permet d’aller explorer le monde merveilleux des micro-tonalités.

Ce CD, relativement court, est divisé en quatre plages où Sergio Merce explore le potentiel de son dispositif. La superposition des strates sonores, même si elle n’atteint pas la puissance de la musique de Phill Niblock, crée rapidement un espace sonore envahissant et entêtant, ponctué par les sons résiduels du mécanisme qui, sans totalement dévoiler les arcanes de cette création, permet à l’auditeur d’en effleurer l’essence. Car au-delà, du magnifique rendu sonore qu’offre ce disque, c’est bien l’expérimentation d’un processus novateur de génération sonore à partir d’un instrument classique qui est documentée ici.

Les mauvaises langues diront que c’est un disque de musique minimaliste de plus. C’est ignorer la richesse des univers sonores que les approches non orthodoxes peuvent créer et pour peu que l’on fasse l’effort de s’imerger dans cet univers, c’est aussi un plaisir renouvelé pour les oreilles. A ne pas bouder, donc!

Potlatch – P114

Stéphane Rives – Les Instants Chavirés – 27 février 2014

Cela fait belle lurette que Stéphane Rives navigue bien au-delà des limites communément explorées par ses collègues saxophonistes. Il n’y a guère que le frêle esquif de Michel Doneda (un autre autodidacte de l’instrument) qui se permet d’aller naviguer dans ces eaux inexplorées. Délaissant donc les grandes routes maritimes Stéphane Rives va explorer les registres limites du soprano et cela vit : ça souffle, ça coule, ça gratte… la vie quoi, dans ce qu’elle a de plus banal et en même temps de plus vivant. Car Stéphane Rives est sans doute plus vivant que la plupart des saxophonistes que j’ai pu écouter dans le monde de l’improvisation libre. Sa musique s’incarne littéralement, elle prends corps. Là où d’autres ne font que remplir le silence, Stéphane Rives meut son corps/saxophone dans l’air. Ses mouvements son lents, délicats, subtils, minimalistes. Sa musique est exigeante : elle réclame une forte attention et beaucoup de concentration. Mais l’effort en vaut la peine.

Stéphane Rives jouait ce soir (dans une obscurité anti-spectaculaire)  aux Instants Chavirés… et il n’a pas eu l’écoute qu’il méritait…

Quelques disques qui auront marqué 2013

Cette liste, forcément partiale et incomplète, tente de synthétiser quelques émois discographiques de l’année. Il manquera peut-être un disque aussi fort que celui de Lucio Capece l’an dernier et on constatera qu’elle contient pas mal de noms confirmés ou de rééditions…

Mohammad – Som Sakrifis (PAN)
Dedalus / Antoine Beuger / Jürg Frey (Potlatch)
Heddy Boubaker – DiG! (Petit Label)
Body / Head – Coming Apart (Matador)
Okkyung Lee – Ghil (Ideologic Organ)
Igor Wakhévitch – Let’s Start (Fauni Gena)
Dennis Johnson – November (Penultimate Press / Irritable Hedgehog)
Phill Niblock – Touch Five (Touch)
Kevin Drumm – Tannenbaum (Hospital Productions)
Kevin Drumm – The Kitchen (Bocian Records)
Mendelson (Ici d’ailleurs)
Keiji Haino / Jim O’Rourke / Oren Ambarchi – Now While It’s Still Warm Let Us Pour In All The Mystery (Black Truffle / Medama Records)
The Dead C – Armed Courage (Ba Da Bing)
La Morte Young (Dysmusie / Up against the wall, motherfuckers!)
Bernard Parmegiani – De Natura Sonorum (Recollection GRM)
François Bayle – L’Expérience Acoustique (Recollection GRM)

Okkyung Lee – Ghil

Okkyung_Lee_GhilLe solo de violoncelle n’est pas un exercice si courant que ça en musique improvisée. Peu me reviennent en mémoire mis à part ceux de Didier Petit (qui ne répugne pas à glisser quelques petits standards ici où là).  Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu Tom Cora en solo. Le violoncelle se fond la plupart du temps dans un ensemble. Ceci fait déjà de Ghil un disque rare, donc intéressant.

Ce qui rend ce disque encore plus intéressant, c’est que nous avons ici une sorte d’hybride monstrueux entre la musique improvisée et la noise. Cette hybridation résulte du parti pris du preneur de son, le musicien bruitiste norvégien Lasse Marhaug. Non content d’enregistrer Okkyung Lee en plein air, sans doute au plus près de l’instrument, il choisit délibérément de proposer une image granuleuse à souhait de ces improvisations, en les captant grâce à un vieux magnétophone des années 70. Mais qu’on ne s’y trompe pas, nous ne sommes pas en présence d’un énième disque Lo-Fi où la pauvreté du son ne sert qu’à masquer la pauvreté du propos (il y a bien sûr eu des exceptions dans le Lo-Fi).

L’alliance des techniques étendues de la musicienne et du dispositif de prise de son nous livre donc un résultat abrasif, rêche à souhait, où les registres graves saturent, les aigües larsennent. Le violoncelle est bien sûr reconnaissable mais il se nappe ici d’une brume bruitiste qui lui sied à merveille. Le découpage du disque en courtes plages lui donne un aspect heurté (on est loin du mur de bruit typique des disques de noise) tout en maintenant une cohérence admirable dans le propos.

Violoncelliste américaine d’origine coréenne, Okkyung Lee a collaboré avec de grands noms (Evan Parker, Derek Bailey, John Zorn, Jacques Demierre…), mais reste relativement méconnue dans nos contrées. C’est bien dommage.

Ideologic Organ / SOMA012

Heddy Boubaker – DiG!

015_Heddy_Boubaker_DiGLes disques de saxophone solo sont parfois l’occasion pour le musicien d’explorer les entrailles de son instrument à l’aide de techniques de jeu étendues. DiG! se place résolument dans cette approche. Heddy Boubaker s’approprie néanmoins cet exercice avec un certain sens de l’humour, trait d’autant plus remarquable quant on découvre dans le livret le contexte dans lequel ce disque a été réalisé.

Ce sont en effet les derniers enregistrements au saxophone du musicien – derniers et ultimes – qui sont présentés ici, sa santé lui interdisant désormais formellement la pratique du saxophone. La dernière pièce du disque, réalisée au synthétiseur, sonne d’ailleurs comme un ultime adieu au saxophone, tant la dynamique de ce que Heddy Boubaker y joue peut sembler proche des onze improvisations qui la précèdent.

Ces onze improvisations nous démontrent à quel point l’exploration des techniques étendues au saxophone peuvent le faire sortir de son pré-carré communément admis : cliquetis métalliques, souffle, gémissement et même un orchestre de percussions sont émis par l’instrument de Heddy Boubaker. Les notes intérieures laissent entendre que le musicien a réfléchi à la présentation de la matière brute avant de la présenter sur ce disque, de sorte à ce que cela se présente comme une sorte de journal, de notes sur un parcours personnel et intime.

DiG! nous raconte donc une histoire, celle d’un musicien, avec ses drames et ses joies, celles de la créativité sous une contrainte qui peut devenir libératrice et nous inviter à l’optimisme.

Petit Label – PL son 015

Norbert Möslang – indoor_outdoor

SOMA008cvr-350Pour qui ne connait pas le potentiel sonore des « cracked everyday-electronics », ces objets technologiques bas de gamme recyclés uniquement pour leur potentiel sonore, voici une belle occasion de se rattraper. Né en Suisse en 1952, Norbert Möslang a été jusqu’en 2002 une moitié du duo Voice Crack (l’autre moitié étant Andy Guhl), au sein duquel est née cette idée de détournement de notre quotidien.

C’est à l’exploration d’une véritable jungle sonore que nous invite ce disque. indoor_outdoor, en face A, nous fait passer en quelques minutes du silence total à un drone bruitiste intense, tout en ayant fait l’expérience de sons habituellement considérés comme des parasites du quotidien et qui mis en situation par Norbert Möslang révèlent leur potentiel caché. Sur hot_cold_shield, en face B, le musicien Suisse est rejoint par Toshimaru Nakamura et sa table de mixage branchée sur elle-même (« No-input mixing board » : qui a une meilleure traduction en français ? Je suis preneur…). Au bout de quelques secondes, l’attaque sera brutale, Nakamura créant un drone électronique sur lequel Möslang joue avec son matériel recyclé. Cette improvisation, beaucoup plus heurtée et brutale que la précédente, est construite sur des micro-événements ou accidents, répétés ou non, qui, à force de superposition, viennent à engendrer une véritable cohérence sonore.

Au-delà de son aspect musical, le travail de Norbert Möslang est bien sûr extrêmement en phase avec son époque, en interrogeant la notion même de recyclage et de son objectif. En détournant ces objets électroniques de  leur usage, en les mettant en situation de création sonore abstraite et bruitiste, il pose un regard plus que pertinent sur le fonctionnement des sociétés occidentales.

Ideologic Organ / Editions Mego – SOMA008