Benjamin Thigpen – Thread0

Benjamin Thigpen est un musicien et compositeur électroacoustique d’origine américaine mais qui a longtemps vécu, étudié et travaillé en Europe, notamment au GRM et à l’IRCAM. Morceau composé en 2011, Thread0 a été créé entre la Suède et Paris et a été publié dans le septième volume de l’Anthology of Noise and Electronic Music de Sub Rosa.

Si j’a envie d’écrire sur ce morceau, c’est qu’il me semble, et c’est un paradoxe, un morceau de Noise parfait… et c’est d’ailleurs probablement dans ses contradictions que Thread0 révèle sa beauté. Il est admirablement bien architecturé et construit : un long crescendo émerge d’un bouillon de cultures microbiennes, aboutit à un climax s’éteignant petit à petit dans une obscurité parasitaire. Les sons, peu policés et agressifs dans les aigus ne ménagent pas les oreilles de l’auditeur. Le malaise se crée vite. De perverses petites machines vont vous envahir le conduit auditif et peut-être ronger votre cerveau, l’emplir d’un fluide inconnu et vicieux. Le relâchement (soulagement) vers le silence aboutit à une libération totale qui rétablit le cours (presque normal) des choses.

C’est ingénieux, admirablement bien maîtrisé et laisse ébahi la première fois comme au bout de plusieurs dizaines d’écoutes. Claustrophobes et allergiques aux laboratoires, merci de vous abstenir…

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Marc Baron – Hidden Tapes

ImpressionOn avait connu Marc Baron saxophoniste, notamment au sein d’un quartet composé de Betrand Denzler, Jean-Luc Guionnet et Stéphane Rives. Il semble qu’il ait quelque peu délaissé l’instrument ces derniers temps pour se jeter corps et âme dans la manipulation et le détournement d’éléments sonores. Le résultat de ces recherches apparait désormais sur un CD publié sur le label Potlatch : Hidden Tapes.

Marc Baron nous présente ici une époustouflant montage issu de vieilles cassettes, de sons glanés ou enregistrés. Il les manipule, triture jusqu’à en extraire la substantifique moelle. Le montage final, d’une redoutable intelligence, cherche à créer une véritable tension (on se référera à cet égard au site web de Marc Baron) qui tient l’auditeur en haleine tout au long des cinq magnifiques plages qui composent ce CD. On y passe allègrement d’une abstraction granuleuse, à des souvenirs lointains de pop songs déformées, de cartes postales sonores (prématurément ?) vieillies à une ébauche de punk rock famélique. Les sons se heurtente, se superposent, se confrontent et se répondent pour finalement promener l’auditeur dans un univers propre qui jaillit entre les oreilles de l’heureux possesseur de ce disque.

Bien sûr, tout ceci n’est pas sans évoquer certains travaux de Jason Lescalleet dont j’ai déjà dit ici tout le bien que je pensais. Force est de constater l’émergence d’une école de la manipulation sonore qui, sans renier l’héritage du GRM, se débarrasse de ses oripeaux élitiste et intellectualisés, et cherche à renouveler l’expérience de la manipulation sonore. Hidden Tapes apporte une pierre majeure à cet édifice en construction.

Potlatch – P214

Jason Lescalleet – Les Instants Chavirés – 21 février 2014

IMG_20140221_230717 Depuis le choc reçu en 2012 avec Songs About Nothing, je mourrais d’envie d’écouter en concert la musique de Jason Lescalleet. L’auteur de ce disque coup de poing tiendrait-il la distance sur scène ? C’est donc avec curiosité et peut-être la crainte d’être déçu que j’allais aux Instants en ce vendredi soir.

Jason Lescalleet est monté sur scène vers 22h00. Son dispositif est plus étoffé que je ne l’imaginais : platine vinyle, laptop et table de mixage. La musique jouée ce soir-là fut moins violente, moins bruitiste que ce à quoi je m’attendais. Jason Lescalleet maîtrise néanmoins son affaire admirablement, jouant subtilement avec des ambiances montant crescendo, des micro-accidents sonores et des détournements de pops songs méconnaissables.

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Jason Lescalleet confirme donc que l’intérêt et la curiosité que je lui prête ne sont pas inutiles tant il se positionne comme un des grands sculpteurs de sons actuels. On regrettera la courte durée du set (45 minutes environ) tant la musique jouée ce soir-là avait un indéniable pouvoir envoûtant. La fin abrupte m’a laissé comme une sensation d’inachevé. Dommage…

Norbert Möslang – indoor_outdoor

SOMA008cvr-350Pour qui ne connait pas le potentiel sonore des « cracked everyday-electronics », ces objets technologiques bas de gamme recyclés uniquement pour leur potentiel sonore, voici une belle occasion de se rattraper. Né en Suisse en 1952, Norbert Möslang a été jusqu’en 2002 une moitié du duo Voice Crack (l’autre moitié étant Andy Guhl), au sein duquel est née cette idée de détournement de notre quotidien.

C’est à l’exploration d’une véritable jungle sonore que nous invite ce disque. indoor_outdoor, en face A, nous fait passer en quelques minutes du silence total à un drone bruitiste intense, tout en ayant fait l’expérience de sons habituellement considérés comme des parasites du quotidien et qui mis en situation par Norbert Möslang révèlent leur potentiel caché. Sur hot_cold_shield, en face B, le musicien Suisse est rejoint par Toshimaru Nakamura et sa table de mixage branchée sur elle-même (« No-input mixing board » : qui a une meilleure traduction en français ? Je suis preneur…). Au bout de quelques secondes, l’attaque sera brutale, Nakamura créant un drone électronique sur lequel Möslang joue avec son matériel recyclé. Cette improvisation, beaucoup plus heurtée et brutale que la précédente, est construite sur des micro-événements ou accidents, répétés ou non, qui, à force de superposition, viennent à engendrer une véritable cohérence sonore.

Au-delà de son aspect musical, le travail de Norbert Möslang est bien sûr extrêmement en phase avec son époque, en interrogeant la notion même de recyclage et de son objectif. En détournant ces objets électroniques de  leur usage, en les mettant en situation de création sonore abstraite et bruitiste, il pose un regard plus que pertinent sur le fonctionnement des sociétés occidentales.

Ideologic Organ / Editions Mego – SOMA008

Eloge de Kevin Drumm

Kevin Drumm est un musicien qui compte de plus en plus das mon paysage sonore. Discrète et subtile dans ses collaborations, brutale et ascète dans ses disques solos, la production de Kevin Drumm le positionne de plus en plus comme un acteur incontournable de notre époque en matière de drone ou bien de noise. Trois récentes sorties témoignent de la créativité du musicien de Chicago :

Drumm Tannenbaum– Tannenbaum : En trois longues plages étalées sur près de 2 heures, Kevin Drumm dessine un paysage aride, balayé par des vents trop chauds ou trop froids pour qu’une quelconque forme de vie puisse résister… et pourtant ces trois morceaux, constitués de textures  terriblement denses, évoluent lentement, montent ou baissent en intensité pour ne jamais cesser de capter l’auditeur. Un voyage en immersion totale dans un paysage qui pourrait être celui d’un autre monde. Quant au titre de l’album… je vous laisse seul juge!

Hospital Productions ‎– HOS-371

Drumm - The Kitchen– The Kitchen : Il s’agit de deux pièces électroacoustiques basées sur un enregistrement d’accordéon dont les notes de pochette indiquent qu’il a été réalisé en 1996, pour être retravaillé par Kevin Drumm dans sa cuisine en 2012. Du son de l’accordéon, il sort en face A un drone terrifiant, qui pourrait rappeler certaines créations de Phill Niblock, tant le détail sonore originel semble démembré, analysé dans ses moindres détails afin d’en extraire les plus signifiants et (re)composer un paysage sonore qui n’a sans doute plus rien à voir avec la source. Sur la seconde pièce, le son de l’accordéon devient plus évidemment reconnaissable, même si la cuisine de Kevin Drumm se transforme en salle de torture. En effet, on se rapproche ici des travaux les plus radicaux de Drumm, l’enregistrement originel servant de substrat à une pièce bruitiste, saturée d’effets, au son abrasif, où l’accordéon subit les pires outrages.

Bocian Records – bcKD2

PAN28– Mika Vainio / Kevin Drumm / Axel Dörner / Lucio Capece ‎– Venexia : Ces quatre noms rassemblés sur un seul disque, cela semble trop beau pour être vrai. On est en présence d’une sorte de super groupe de la musique improvisée des années 2010. Le quatuor peut-il être à la hauteur ce ce que peuvent représenter ces quatre personnalités prises séparément ? L’écoute nous montrera que la symbiose recherchée entre instrumentation électronique et acoustique (trompette, saxophone, clarinette et sruti box) est bien au rendez-vous.  Et à l’écoute des deux faces de ce vinyle enregistrées en 2008 (est-ce de la prise directe ou y a-t-il eu editing ?), on se dit que le quatuor a beaucoup de ressources tant le spectre musical parcouru est vaste : du réductionisme au bruit total (qui sont, chacun le sait, deux pôle inverses d’une même réalité…), du drone aux rythmes industriels. Ce qui pourrait devenir une sorte de zapping, force le respect bien au contraire par son entière cohérence qui ne sera jamais altérée. Chacun des quatre musiciens contribue à cette architecture sonore en amenant à bon escient les éléments adéquats de son paysage personnel. Venexia aurait largement eu sa place dans ma sélection des meilleurs disques de 2012.

PAN – PAN28

Ces trois enregistrements récents, bien que relevant d’esthétiques différentes, illustrent bien l’exploration du monde sonore à laquelle se livre Kevin Drumm.  Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne cherche aucunement à coller à une prétendue notion de beauté, du moins telle qu’elle sera défendue par les normes communément admises. C’est bien un au-delà des limites que semble chercher Kevin Drumm, et c’est en cela qu’il est un des créateurs de son essentiels pour notre époque.

Vidéo

Laurent Dailleau (1959 – 2013)

Laurent_dailleauC’est en ouvrant la dernière livraison de Revue & Corrigée que j’ai appris le décès, le 12 mai dernier, de Laurent Dailleau. Spécialiste du Theremin, qu’il aura confronté aussi bien à l’improvisation acoustique d’Isabelle Duthoit et David Chiesa dans Triolid (Potlatch ‎– P202), qu’aux structures électroniques de Formanex ou encore aux vétérans d’Art Zoyd, Laurent Dailleau me laissera aussi le souvenir de sa participation parfois controversée à la liste de diffusion du Fennec, où, c’est avec passion qu’il défendra ses points-de-vue et idées qui ne souffraient pas de demi-mesures.

Lors de ses dernières performances, il était passé du Theremin au mythique synthétiseur Serge, dont il jouait encore lors du festival Présence Electronique en avril dernier : Laurent DAILLEAU PRESENCES électronique 2013 – Vidéo Dailymotion.

C’est avec émotion que je lui rends hommage ce soir, tout en écoutant les textures de Supersternal Notch, son unique disque solo (à ma connaissance), publié en 2001 sur le label Sonoris.