Jean-Luc Guionnet / Eric La Casa – Home: Handover

P314Quatre CDs représentant plus de quatre heures de son, voici le cru automnal 2014 du label Potlatch. On y croisera aussi bien New Order, que Joan Baez ou encore une obscure formation de tango argentin. On peinera à déchiffrer l’accent écossais pour se plonger dans l’attachement de femmes et d’hommes à leur lieu de vie et leur rapport à la musique. Mais qu’est-ce donc finalement que ce Home: Handover ?

Ce coffret de quatre CDs est l’aboutissement d’un projet débuté en 2010 par Jean-Luc Guionnet et Eric La Casa. Le collectif de Glasgow Arika avait invité les deux musiciens à venir enregistrer des habitants de Glasgow dans leur lieu de vie

Un protocle bien précis fut adopté : un seul plan séquence, les habitants doivent parler de leur lieu de vie, de l’endroit où ils écoutent de la musique, choisir une musique qu’ils apprécient particulièrement puis partir avec le matériel d’enregistrement visiter tout ou partie de leur domicile. Ce plan séquence est livré tel quel en première plage de chaque CD.

La seconde plage est tirée d’un concert donné à Glasgow où cinq musiciens (Gaël Leveugle – voix, Aileen Campbell – voix, Lucio Capece – saxophone, Seijiro Murayama – Percussion, Neil Davidson – guitare) ré-interprètent chacun des quatre plans séquences qu’ils entendent en direct dans leur casque.

La troisième plage est la ré-interprétation de chaque plan séquence par un musicien, Keith Beattie, seul dans sa maison.

Enfin, la quatrième plage est le résultat d’un mix réalisé par Jean-Luc Guionnet et Eric La Casa de chacune des trois plages précédentes, chaque CD étant consacré à une seule et même personne.

Il s’agit là d’une version plus élaborée d’un projet que les deux musiciens avaient porté il y a une dizaine d’années, Maisons, qui consistait à enregistrer des gens dans leur espace sonore et vivant, projet qui avait donné lieu à un CD. Ici, le concept est poussé beaucoup plus loin car, au-delà de la musicalité propre au discours des personnes enregistrées, à la captation de leur espace sonore et parfois mental, Jean-Luc Guionnet et Eric La Casa créent au fur et à mesure des différents protocoles de manipulation une véritable musique électroacoustique vivante et sensuelle trouvant son aboutissement dans les mélanges et collisions de la quatrième plage de chaque CD. Reste à savoir si le concept matérialisé ici est finalisé ou si il s’agit uniquement de sa forme actuelle et passagère dont témoigne ces quatre CDs…

Potlatch – P314

Benjamin Thigpen – Thread0

Benjamin Thigpen est un musicien et compositeur électroacoustique d’origine américaine mais qui a longtemps vécu, étudié et travaillé en Europe, notamment au GRM et à l’IRCAM. Morceau composé en 2011, Thread0 a été créé entre la Suède et Paris et a été publié dans le septième volume de l’Anthology of Noise and Electronic Music de Sub Rosa.

Si j’a envie d’écrire sur ce morceau, c’est qu’il me semble, et c’est un paradoxe, un morceau de Noise parfait… et c’est d’ailleurs probablement dans ses contradictions que Thread0 révèle sa beauté. Il est admirablement bien architecturé et construit : un long crescendo émerge d’un bouillon de cultures microbiennes, aboutit à un climax s’éteignant petit à petit dans une obscurité parasitaire. Les sons, peu policés et agressifs dans les aigus ne ménagent pas les oreilles de l’auditeur. Le malaise se crée vite. De perverses petites machines vont vous envahir le conduit auditif et peut-être ronger votre cerveau, l’emplir d’un fluide inconnu et vicieux. Le relâchement (soulagement) vers le silence aboutit à une libération totale qui rétablit le cours (presque normal) des choses.

C’est ingénieux, admirablement bien maîtrisé et laisse ébahi la première fois comme au bout de plusieurs dizaines d’écoutes. Claustrophobes et allergiques aux laboratoires, merci de vous abstenir…

Marc Baron – Hidden Tapes

ImpressionOn avait connu Marc Baron saxophoniste, notamment au sein d’un quartet composé de Betrand Denzler, Jean-Luc Guionnet et Stéphane Rives. Il semble qu’il ait quelque peu délaissé l’instrument ces derniers temps pour se jeter corps et âme dans la manipulation et le détournement d’éléments sonores. Le résultat de ces recherches apparait désormais sur un CD publié sur le label Potlatch : Hidden Tapes.

Marc Baron nous présente ici une époustouflant montage issu de vieilles cassettes, de sons glanés ou enregistrés. Il les manipule, triture jusqu’à en extraire la substantifique moelle. Le montage final, d’une redoutable intelligence, cherche à créer une véritable tension (on se référera à cet égard au site web de Marc Baron) qui tient l’auditeur en haleine tout au long des cinq magnifiques plages qui composent ce CD. On y passe allègrement d’une abstraction granuleuse, à des souvenirs lointains de pop songs déformées, de cartes postales sonores (prématurément ?) vieillies à une ébauche de punk rock famélique. Les sons se heurtente, se superposent, se confrontent et se répondent pour finalement promener l’auditeur dans un univers propre qui jaillit entre les oreilles de l’heureux possesseur de ce disque.

Bien sûr, tout ceci n’est pas sans évoquer certains travaux de Jason Lescalleet dont j’ai déjà dit ici tout le bien que je pensais. Force est de constater l’émergence d’une école de la manipulation sonore qui, sans renier l’héritage du GRM, se débarrasse de ses oripeaux élitiste et intellectualisés, et cherche à renouveler l’expérience de la manipulation sonore. Hidden Tapes apporte une pierre majeure à cet édifice en construction.

Potlatch – P214

Jason Lescalleet – Much to my Demise

Fallait-il parler de ce disque ? En effet, au moment où j’écris ces lignes, les 500 exemplaires pressés sont déjà épuisés chez le label. Chacun de ces exemplaires, si l’on suit les instructions données par l’auteur, vit maintenant sa propre vie, autonome, entre les mains de son heureux propriétaire, parcouru ou non par des diamants de plus ou moins bonne qualité, sur des front cover-1platines plus ou moins bien étalonnées, va être rangé dans une étagère ou bien être écrasé sous une pile de ses congénères, il va sortir régulièrement de sa pochette ou bien ne jamais voir la lumière… Bref, en fonction de sa vie, chacun des exemplaires de Much to my Demise devrait pouvoir devenir un objet unique, rayé ou non, avec ses propres blessures, son propre vécu… Respecter ce disque c’est suivre à la lettre le précepte qui conclut le texte que Jason Lescallet a inclus dans la pochette : « There is nothing pure in your hands »

Much to my Demise  renferme dans ses sillons un matériau de base défiguré, des fragments de bandes essoufflées, des sons constituant le substrat idéal pour l’expérience décrite ci-dessus. Il semble que Jason Lescalleet ait sélectionné et détourné un matériel sonore purement analogique, puis exposé les bandes aux intempéries afin de saper minutieusement ses sources. Cela donne un résultat onirique, presque planant, aboutissant à une musique bruitiste presque cotonneuse à force d’étouffement, qui offre à l’auditeur l’occasion de plonger avec bonheur dans l’espace qui le sépare, et qui le séparera de plus en plus, de la source sonore originale. 

Jason Lescalleet nous livre ici un des disques les plus vivants de l’époque. Nous ne l’en remercierons jamais assez.

Kye Records – Kye28

Lucio Capece – Less is Less – Music for Flying and Pendulating Speakers

LESS IS LESS cover Gill Sans editLa musique de Lucio Capece, même si elle demande beaucoup d’attention et de concentration dans l’écoute, a ceci de particulier dans le monde de l’avant garde qu’elle semble atteindre l’auditeur directement, au plus profond de lui-même, sans grand détour, sans circonvolution, sans théorisation fumeuse ou conceptualisation absconse. Elle en deviendrait presque facile d’accès pour les personnes étrangères ou hermétiques à ce monde.

Less is Less vient confirmer le statut majeur du saxophoniste argentin dans le monde des musiques expérimentales. Et pourtant, ce disque n’est pas le fruit d’un musicien en prise directe avec son instrument, mais est le résultat sonore de la captation de deux installations ou dispositifs sonores constitués de haut-parleurs placés en suspension ou lévitation dans l’air.

La première pièce proposée a été enregistrée dans la cathédrale de Berne. Lucio Capece a réalisé au préalable une captation sonore du lieu, retravaillée et diffusée lors de la performance par trois haut-parleurs suspendus à des ballons gonflés à l’hélium. Une captation en temps réel du son de la cathédrale pendant la performance vient compléter l’installation. Au dessus de ce dispositif, le saxophoniste improvise avec son instrument et module la diffusion. Le résultat est un surprenant drone électroacoustique, riche de nombreux micro-accidents sonores, qui emporte l’auditeur dans un (grand) espace sonore et mental unique.

La seconde pièce, au contraire, propose une expérience beaucoup plus confinée. Trois haut-parleurs sont chacun suspendus à un pendule en oscillation. Deux diffusent des sine waves alors que le troisième diffuse le feedback créé par un magnétophone. L’oscillation du son ajoutée à celle des pendules crée d’intéressants phénomènes acoustiques, y compris sur une (relativement) bonne HiFi. Cette installation a le mérite de renouveler amplement la manipulation des sine waves qui tendait à devenir un lieu commun d’une certaine scène expérimentale minimaliste. Cette installation pendulaire a par ailleurs été utilisée par Lucio Capece lors de sa récente performance à Montreuil le 12 juin dernier.

Inutile de dire que ce disque est fortement recommandé et qu’il constitue à mon sens une introduction idéale au monde de la musique minimaliste telle qu’elle peut se pratiquer au 21ème siècle.

Intonema – INT009

Jason Lescalleet – Les Instants Chavirés – 21 février 2014

IMG_20140221_230717 Depuis le choc reçu en 2012 avec Songs About Nothing, je mourrais d’envie d’écouter en concert la musique de Jason Lescalleet. L’auteur de ce disque coup de poing tiendrait-il la distance sur scène ? C’est donc avec curiosité et peut-être la crainte d’être déçu que j’allais aux Instants en ce vendredi soir.

Jason Lescalleet est monté sur scène vers 22h00. Son dispositif est plus étoffé que je ne l’imaginais : platine vinyle, laptop et table de mixage. La musique jouée ce soir-là fut moins violente, moins bruitiste que ce à quoi je m’attendais. Jason Lescalleet maîtrise néanmoins son affaire admirablement, jouant subtilement avec des ambiances montant crescendo, des micro-accidents sonores et des détournements de pops songs méconnaissables.

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Jason Lescalleet confirme donc que l’intérêt et la curiosité que je lui prête ne sont pas inutiles tant il se positionne comme un des grands sculpteurs de sons actuels. On regrettera la courte durée du set (45 minutes environ) tant la musique jouée ce soir-là avait un indéniable pouvoir envoûtant. La fin abrupte m’a laissé comme une sensation d’inachevé. Dommage…

Quelques disques qui auront marqué 2013

Cette liste, forcément partiale et incomplète, tente de synthétiser quelques émois discographiques de l’année. Il manquera peut-être un disque aussi fort que celui de Lucio Capece l’an dernier et on constatera qu’elle contient pas mal de noms confirmés ou de rééditions…

Mohammad – Som Sakrifis (PAN)
Dedalus / Antoine Beuger / Jürg Frey (Potlatch)
Heddy Boubaker – DiG! (Petit Label)
Body / Head – Coming Apart (Matador)
Okkyung Lee – Ghil (Ideologic Organ)
Igor Wakhévitch – Let’s Start (Fauni Gena)
Dennis Johnson – November (Penultimate Press / Irritable Hedgehog)
Phill Niblock – Touch Five (Touch)
Kevin Drumm – Tannenbaum (Hospital Productions)
Kevin Drumm – The Kitchen (Bocian Records)
Mendelson (Ici d’ailleurs)
Keiji Haino / Jim O’Rourke / Oren Ambarchi – Now While It’s Still Warm Let Us Pour In All The Mystery (Black Truffle / Medama Records)
The Dead C – Armed Courage (Ba Da Bing)
La Morte Young (Dysmusie / Up against the wall, motherfuckers!)
Bernard Parmegiani – De Natura Sonorum (Recollection GRM)
François Bayle – L’Expérience Acoustique (Recollection GRM)

Eloge de Kevin Drumm

Kevin Drumm est un musicien qui compte de plus en plus das mon paysage sonore. Discrète et subtile dans ses collaborations, brutale et ascète dans ses disques solos, la production de Kevin Drumm le positionne de plus en plus comme un acteur incontournable de notre époque en matière de drone ou bien de noise. Trois récentes sorties témoignent de la créativité du musicien de Chicago :

Drumm Tannenbaum– Tannenbaum : En trois longues plages étalées sur près de 2 heures, Kevin Drumm dessine un paysage aride, balayé par des vents trop chauds ou trop froids pour qu’une quelconque forme de vie puisse résister… et pourtant ces trois morceaux, constitués de textures  terriblement denses, évoluent lentement, montent ou baissent en intensité pour ne jamais cesser de capter l’auditeur. Un voyage en immersion totale dans un paysage qui pourrait être celui d’un autre monde. Quant au titre de l’album… je vous laisse seul juge!

Hospital Productions ‎– HOS-371

Drumm - The Kitchen– The Kitchen : Il s’agit de deux pièces électroacoustiques basées sur un enregistrement d’accordéon dont les notes de pochette indiquent qu’il a été réalisé en 1996, pour être retravaillé par Kevin Drumm dans sa cuisine en 2012. Du son de l’accordéon, il sort en face A un drone terrifiant, qui pourrait rappeler certaines créations de Phill Niblock, tant le détail sonore originel semble démembré, analysé dans ses moindres détails afin d’en extraire les plus signifiants et (re)composer un paysage sonore qui n’a sans doute plus rien à voir avec la source. Sur la seconde pièce, le son de l’accordéon devient plus évidemment reconnaissable, même si la cuisine de Kevin Drumm se transforme en salle de torture. En effet, on se rapproche ici des travaux les plus radicaux de Drumm, l’enregistrement originel servant de substrat à une pièce bruitiste, saturée d’effets, au son abrasif, où l’accordéon subit les pires outrages.

Bocian Records – bcKD2

PAN28– Mika Vainio / Kevin Drumm / Axel Dörner / Lucio Capece ‎– Venexia : Ces quatre noms rassemblés sur un seul disque, cela semble trop beau pour être vrai. On est en présence d’une sorte de super groupe de la musique improvisée des années 2010. Le quatuor peut-il être à la hauteur ce ce que peuvent représenter ces quatre personnalités prises séparément ? L’écoute nous montrera que la symbiose recherchée entre instrumentation électronique et acoustique (trompette, saxophone, clarinette et sruti box) est bien au rendez-vous.  Et à l’écoute des deux faces de ce vinyle enregistrées en 2008 (est-ce de la prise directe ou y a-t-il eu editing ?), on se dit que le quatuor a beaucoup de ressources tant le spectre musical parcouru est vaste : du réductionisme au bruit total (qui sont, chacun le sait, deux pôle inverses d’une même réalité…), du drone aux rythmes industriels. Ce qui pourrait devenir une sorte de zapping, force le respect bien au contraire par son entière cohérence qui ne sera jamais altérée. Chacun des quatre musiciens contribue à cette architecture sonore en amenant à bon escient les éléments adéquats de son paysage personnel. Venexia aurait largement eu sa place dans ma sélection des meilleurs disques de 2012.

PAN – PAN28

Ces trois enregistrements récents, bien que relevant d’esthétiques différentes, illustrent bien l’exploration du monde sonore à laquelle se livre Kevin Drumm.  Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne cherche aucunement à coller à une prétendue notion de beauté, du moins telle qu’elle sera défendue par les normes communément admises. C’est bien un au-delà des limites que semble chercher Kevin Drumm, et c’est en cela qu’il est un des créateurs de son essentiels pour notre époque.