Dedalus – Antoine Beuger – Jürg Frey

P113La musique peut-elle se faire exploratrice du silence ? C’est l’un des enjeux des travaux du collectif Wandelweiser dont cet enregistrement nous propose ici trois pièces, deux du flutiste Antoine Beuger et une du clarinettiste Jürg Frey. Les deux compositeurs sont rejoints ici par une version réduite de l’Ensemble Dédalus composée du guitariste Didier Aschour, de l’altiste Cyprien Busolini, du percussioniste Stéphane Garin et du tromboniste Thierry Madiot.

Au-delà du silence, ce disque nous propose aussi une ouverture au monde, car loin de l’univers aseptisé du studio ou de la salle de concert traditionnelle, c’est dans l’ancienne Brasserie Bouchoule, lieu habituellement dédié aux expositions organisées par les Instants Chavirés, un espace non isolé au point de vue sonore, que cet enregistrement a été réalisé. Les bruits de la ville ou de la pluie s’invitent donc dans un dialogue avec la musique, s’y entremêlent pour créer un espace sonore inédit, parfois à la limite de l’audible.

Des trois pièces proposées, c’est celle de Jürg Frey, Canones Incerti, dans son pointillisme et pour la subtilité des interactions entre les différents instruments qui a gagné ma préférence. Méditations poétiques sur quelque chose d’autre – quel titre ! – propose une approche de la voix murmurée, à la limite de l’audible et de l’abstraction du sens. Enfin, Lieux de passage, une sorte de concerto éthéré pour clarinette, conclue le disque dans une très belle épure minimaliste.

Je dois avouer que ce type de musique, réductionniste, dans la lignée des travaux de John Cage, me laisse souvent dubitatif sur disque, l’écoute chez soi ne parvenant pas à recréer cette tension inhérente que l’on peut ressentir en concert. Cet enregistrement vient rappeler, que sa mise en situation – en scène ? – peut lui ouvrir de nouveaux horizons.

Potlatch – P113 / Ensemble Dedalus / Wandelweiser

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Lê Quan Ninh & Franz Hautzinger – Les Instants Chavirés – 3 Avril 2011


Lê Quan Ninh percussion
Franz Hautzinger trompette

Ce duo est fort intéressant à au moins un titre, c’est qu’il nous montre que les techniques étendues peuvent inverser les rôles classiques dévolus à chacun. Lors du concert de dimanche soir, la trompette amplifiée de Franz Hautzinger a souvent marqué le rythme, alors que le tambour de Lê Quan Ninh a parfois servi de caisse de résonance au souffle du percussionniste.

Le jeu des deux improvisateurs suit par ailleurs une dynamique assez classique d’accumulation de petits détails, montant subrepticement en puissance avant de culminer dans une acmé sonore, pour ensuite redescendre, non en intensité, mais en puissance. Ce sont ces petits détails – les sons de trompette transformés par l’amplification, le jeu de la langue et des lèvres, la surface du tambour frottée ou grattée par des pommes de pins et autres baguettes métalliques, mais quasiment jamais directement heurtée – qui font l’originalité  de ces deux improvisateurs et qui créent cette musique de toute beauté.

On regrettera un public parfois dissipé, qui a parasité le minimalisme de certaines parties, et m’a semblé un peu trop pressé d’applaudir, gâchant ce très beau moment de silence qui clôt une improvisation.

Valerio Tricoli / Stephen O’Malley & Anthony Pateras – Les Instants Chavirés – 27 février 2011

Cette  double affiche (d)étonnante d’un dimanche soir d’hiver aux Instants Chavirés valait le détour à plus d’un titre. Je n’avais encore jamais entendu parler de Valerio Tricoli et j’étais curieux de me rendre compte de ce que pouvait donner ce duo composé de Stephen O’Malley et Anthony Pateras.

Valerio Tricoli est un musicien italien basé à Berlin , une ville qui, depuis plus une décennie, nous envoie régulièrement de jeunes musiciens d’avant-garde plus prometteurs les uns que les autres (Alessandro Bossetti, Axel Dörner, Annette Krebs, Andrea Neumann…) Il se présente sur scène avec un kit composé d’un Revox (magnétophone à bandes) et d’électronique.

Son set débute par un énorme bruit blanc, qui va rapidement laisser la place à un travail sur la voix. La voix enregistrée, mais aussi la propre voix de Valerio Tricoli, retravaillée en direct, qui va se faire d’abord susurrante, puis plus vindicative. Le substrat sonore va reprendre de l’ampleur pour un final explosif. Une sorte de trame narrative se dégage rétrospectivement de l’ensemble, ce qui laisse penser que le set n’était pas si improvisé qu’on pouvait l’imaginer de prime abord. L’électroacoustique est aussi une manière de raconter des histoires.

Puis vient le tour de Stephen O’Malley (Guitare) et Anthony Pateras (Piano et électronique). On ne présente plus Stephen O’Malley, membre fondateur du fameux groupe de doom Sun O)). Je dois avouer que je n’ai jamais vraiment écouté ce groupe. Il va donc falloir que je m’y intéresse de plus près. Par contre une pièce de musique électronique ambient (dans l’esprit de ce que peut produire Oren Ambarchi) présente sur le sixième volume de « Anthology of Noise and Electronic Music » du label Sub Rosa avait récemment attiré mon attention. Anthony Pateras, lui,  est un pianiste, improvisateur et compositeur australien que l’on a déjà pu écouter aux Instants Chavirés l’an dernier, développant un jeu de piano préparé énergique.

Stephen O’Malley commence par un drone lourd et grave, vite heurté par un cluster de notes frappées sur le piano. Dès les premières minutes, l’ambiance générale est donnée. Le guitariste privilégiera les tonalités basses alors que le pianiste prendra les aigües. Pateras va parvenir à faire entrer son piano en résonance pour superposer un drone à celui de son partenaire. Chacun prendra un solo avant de nous livrer un final explosif. Le volume sonore est monté assez fort, mais pas assez pour que je me résolve à mettre des bouchons d’oreille car j’avais ce soir-là réellement besoin de sentir cette musique vibrer pour l’apprécier pleinement.

Je ne sais pas si ce duo existera sur le long terme mais il a certainement un fort potentiel à exploiter. Pendant ce concert, mon esprit a aussi commencé à imaginer ce même Stephen O’Malley confronté à Charlemagne Palestine. En ont-ils envie ? Cela pourrait-il donner quelque chose d’aussi excitant ? C’est à voir…

Keith Rowe – John Tilbury – Les Instants Chavirés – 17 décembre 2010

KEITH ROWE guitare préparée
JOHN TILBURY piano

N’y allons pas par quatre chemins, le plus beau concert de l’année a sans doute eu lieu ce soir aux Instants Chavirés. Cela faisait un certain temps que ces deux musiciens n’avaient pas joué ensemble.  Il faut sans doute remonter au double CD publié en 2003 sur Erstwhile, intitulé Duo for Doris, contemporain du départ de Keith Rowe d’AMM pour des différents politico-esthétiques avec Eddie Prevost.

Le duo jouait déjà depuis quelques minutes quand je suis arrivé, mais la musique m’a vite happé pour ne plus me relâcher pendant une heure. La première sensation est de se retrouver en terrain connu : pour avoir entendu Keith Rowe des dizaines de fois en concert (et encore plus sur disque) son univers m’est familier. Je me rend compte que celui de John Tilbury est lui aussi reconnaissable entre tous avec un toucher d’une délicatesse infinie et une sobriété terriblement efficace dans l’altération des sons du piano.

Chaque note jouée ce soir semble porter en elle 50 ans de musique improvisée, parait avoir été pensée, réfléchie et arrive à nos oreilles avec un naturel étonnant. La complicité de jeu qui se dégage est impressionnante. Cette musique pourra être caractérisée de minimaliste mais n’est pas une simple antithèse au bruit. C’est une véritable esthétique de la retenue qui se joue ici. Keith Rowe et John Tilbury limitent leur expression au strict nécessaire pour sublimer l’instant.

Deux ombres ont plané ce soir sur les Instants Chavirés. D’abord celle d’Erik Satie, convoqué par John Tilbury dans un moment d’une délicatesse infinie. Puis celle de John Cage, notamment à la fin du concert, pour 4 minutes et 33 secondes – peut-être plus, peut-être moins, peu importe – de silence où le public a su faire preuve de la concentration requise – c’est assez rare pour être noté – et a eu tout le loisir de se rejouer la bande imaginaire de ces moments d’exception.

Akama – Gate – Les Instants Chavirés – 8 décembre 2010

Il n’y avait pas grand monde ce soir là aux Instants Chavirés. La neige a du en dissuader plus d’un de venir. Deux sets très contrastés étaient programmés :

  • Akama : Audrey Chen (violoncelle, voix, électroniques) / Luca Marini (batterie)
    Audrey Chen crée au violoncelle une musique tout en frottement et crissement, qui va petit à petit devenir une sorte de drone. Elle se place aussi dans la grande tradition des improvisateurs vocaux qui va de Phil Minton à Isabelle Duthoit en passant par Catherine Jauniaux. Sa voix crie, gémit, jaillit du plus profond de ses entrailles mais sait aussi se faire douce et caressante. Luca Marini agrémente le jeu de sa compagne d’une grande finesse percussive, qui se laisse parfois aller à un jeu plus musclé. Leur improvisation de ce soir donnera lieu à 2 crescendos avant de se fondre dans un silence interrompu par les ronflements d’un spectateur… Ah, on ne maîtrise pas toujours son public! Une belle découverte même si on a parfois l’impression d’avoir déjà entendu cette musique jouée par d’autres.
  • Gate : C’est le pseudonyme employé par Michael Morley, chanteur et guitariste néo-zélandais, surtout connu pour être membre du trio The Dead C, fantastique combo bruitiste sur lequel je reviendrai sans doute un jour dans ce blog. Il se présente sur scène armé de sa guitare et de son laptop. Le set commence par un long blues crasseux à souhait, où l’on entend des échos déjà entendu chez Loren Mazzacane Connors ou Howlin’ Ghost Proletarians. La seconde partie sera plus électronique, avec des sons de guitares transformés et passés en boucle, à la manière d’un Fennesz crade. Au final, moi qui n’ai encore jamais eu la chance d’écouter The Dead C sur scène, je mettais sans doute trop d’attente dans ce concert. La musique de Gate est vraiment belle ( un spectateur est venu dire à la fin du concert à Michael Morley qu’il avait pleuré), mais n’est probablement pas à la hauteur de celle créée par le groupe néo-zélandais.