Daunik Lazro / Michel Doneda / Ninh Lê Quan – Concert Public – 1988

Daunik Lazro : saxophone alto
Michel Doneda : saxophone soprano
Ninh Lê Quan : percussions

Je ne sais plus comment ce disque est arrivé chez moi. Il a du déjà me suivre dans plusieurs déménagement sans que je ne l’écoute beaucoup. Alors pourquoi le ressortir ce soir ? Difficile à expliquer sauf par une concordance de temps et de curiosité.

Lors de l’enregistrement de ce disque en janvier 1988, je ne m’intéressais pas du tout à ces musiques-là, j’en ignorais sans doute complètement l’existence. Il faut ré-écouter ces enregistrements des années 80 pour réaliser que beaucoup de temps a passé pour l’amateur que je suis et les musiciens qui l’ont créé. Peut-on par exemple aujourd’hui imaginer Michel Doneda signer de son nom deux titres sur un disque ?

Car il n’est pas vraiment question ici de musique totalement improvisée ou non idiomatique, tant les influences sont ici perceptibles (free jazz, musiques traditionnelles indiennes ou est-européennes, musique contemporaine). Le stade de maturité de chacun des intervenants est aussi différent. Lê Quan Ninh n’a pas encore trouvé son son et rédui son instrumentation a ce qu’on peut admirer aujourd’hui. Daunik Lazro, le plus senior des trois, a le jazz, free ou plus traditionnel, ancré en lui, même si on sent que les amarres son définitivement larguées. Michel Doneda est lui au début de la voie (voix ?) qu’on lui connaît aujourd’hui et on peut déjà anticiper sur cet enregistrement l’immense défricheur sonore qu’il va devenir.

Tout au long de ces huit plages, des mélodies apparaissent et disparaissent au gré des improvisations, parfois en solo, parfois collectives pour créer un joli patchwork d’ambiances. On sent déjà une profonde retenue, voire de la méfiance, vis-à-vis d’une certaine virtuosité trop démonstrative qui pourrait mener dans une impasse stérile.

Ce n’est probablement pas un disque majeur mais c’est un document important pour moi afin de connaître ce qui se jouait à cette époque-là. Et j’avais envie d’en parler…

LP Van d’Oeuvre– 8903 (une version CD a été éditée au début des années 90 par le label In Situ – IS037).

Lê Quan Ninh – Improviser librement – Abécédaire d’une expérience

Ce petit livre est le fruit de dix années de réflexion, d’échanges et d’écriture autour du fait d’improviser librement. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que cela implique du point-de-vue musical, mais aussi social et politique ?

Lê Quan Ninh ne prétend pas écrire un livre théorique, il cherche juste à transmettre au lecteur ses sensations, ses interrogations autour de l’acte de créer sans aucune contrainte. Est-ce une utopie, une chimère inatteignable ? On n’est pas loin de le penser en lisant certains articles de cet abécédaire.

Ecrire une théorie de l’improvisation serait d’ailleurs intrinsèquement une dénaturation absolue de son objet même (voir l’article sur la pédagogie). L’improvisation est avant tout une expérience sensuelle, dans la relation du corps du musicien avec son instrument, dans l’expérience du spectateur face à la création spontanée.

Ce livre nous met aussi face à nos contradictions : pourquoi enregistrer – fixer – cette création éphémère qu’est l’improvisation libre ? Pourquoi tant de disques écoutés et réécoutés par les amateurs dont je suis ? Faut-il s’intéresser au processus de l’improvisation plutôt qu’à son résultat ? Lê Quan Ninh n’apporte bien sûr aucune réponse à ces questions – y en a-t-il d’ailleurs une de valable ? – mais il me permet de questionner moi-même mon rapport à cette forme de création que j’admire et chronique régulièrement sur ce blog.

Cet ouvrage, sans doute inachevé et inachevable, est donc un précieux aiguillon pour l’amateur d’improvisation libre que je suis.

Le Quan Ninh – Improviser librement. Abécédaire d’une expérience – Momeludies –  ISBN : 978-2-9532477-7-0

Alessandro Bosetti, Michel Doneda, Bhob Rainey – Placés dans l’air – 2003

La fixation sur un support quelconque d’une musique totalement improvisée aurait-elle tendance à dénaturer l’acte même de l’improvisation ? C’est une des grandes questions autour de laquelle Lê Quan Ninh développe son abécédaire*. Quelle stratégie employer pour surmonter cet obstacle ? Une des plus couramment répandue est de fuir absolument l’univers aseptisé du studio d’enregistrement. Mais la captation d’une improvisation dans une salle de concert, même si elle parait plus satisfaisante, ne résout pas entièrement la contradiction intrinsèque de la fixation d’un moment destiné à être éphémère.

Alessandro Bosetti, Michel Doneda et Bhob Rainey avaient-ils ces questions à l’esprit quand ils ont décidé de se réunir dans un entrepôt de la banlieue toulousaine et de demander à Pierre-Olivier Boulant de capter ce moment ? Toujours est-il que la prise de son même de ce disque tente d’apporter des éléments de réponse à la question épineuse posée ci-dessus. Rarement le microphone aura été si important dans un enregistrement, jusqu’à en devenir un acteur essentiel.

Car, au-delà du simple acte de captation de l’improvisation, Pierre-Olivier Boulant la met en perspective, et l’associe de manière indélébile à son contexte, en nous restituant l’environnement sonore des Entre-Peaux ce jour là – circulation automobile, courants d’airs – qui constitue un socle sur lequel viennent jouer nos trois saxophonistes soprano, adeptes d’une certaine forme de réductionnisme.

Cette improvisation aurait-elle pu avoir lieu à un autre endroit, un autre jour que le 26 mai 2002 et sans cette approche de la prise de son ? Rien n’est moins sûr…

* Le Quan Ninh – Improviser librement. Abécédaire d’une expérience – Momeludies –  ISBN : 978-2-9532477-7-0

Potlatch – P103

Le label Potlatch vient de publier simultanément deux enregistrements du percussioniste Seijiro Murayama, l’un avec le saxophoniste alto Jean-Luc Guionnet, l’autre avec le soprano Stéphane Rives. Nous y reviendrons sans doute prochainement.

Lê Quan Ninh & Franz Hautzinger – Les Instants Chavirés – 3 Avril 2011


Lê Quan Ninh percussion
Franz Hautzinger trompette

Ce duo est fort intéressant à au moins un titre, c’est qu’il nous montre que les techniques étendues peuvent inverser les rôles classiques dévolus à chacun. Lors du concert de dimanche soir, la trompette amplifiée de Franz Hautzinger a souvent marqué le rythme, alors que le tambour de Lê Quan Ninh a parfois servi de caisse de résonance au souffle du percussionniste.

Le jeu des deux improvisateurs suit par ailleurs une dynamique assez classique d’accumulation de petits détails, montant subrepticement en puissance avant de culminer dans une acmé sonore, pour ensuite redescendre, non en intensité, mais en puissance. Ce sont ces petits détails – les sons de trompette transformés par l’amplification, le jeu de la langue et des lèvres, la surface du tambour frottée ou grattée par des pommes de pins et autres baguettes métalliques, mais quasiment jamais directement heurtée – qui font l’originalité  de ces deux improvisateurs et qui créent cette musique de toute beauté.

On regrettera un public parfois dissipé, qui a parasité le minimalisme de certaines parties, et m’a semblé un peu trop pressé d’applaudir, gâchant ce très beau moment de silence qui clôt une improvisation.