Eloge de Kevin Drumm

Kevin Drumm est un musicien qui compte de plus en plus das mon paysage sonore. Discrète et subtile dans ses collaborations, brutale et ascète dans ses disques solos, la production de Kevin Drumm le positionne de plus en plus comme un acteur incontournable de notre époque en matière de drone ou bien de noise. Trois récentes sorties témoignent de la créativité du musicien de Chicago :

Drumm Tannenbaum– Tannenbaum : En trois longues plages étalées sur près de 2 heures, Kevin Drumm dessine un paysage aride, balayé par des vents trop chauds ou trop froids pour qu’une quelconque forme de vie puisse résister… et pourtant ces trois morceaux, constitués de textures  terriblement denses, évoluent lentement, montent ou baissent en intensité pour ne jamais cesser de capter l’auditeur. Un voyage en immersion totale dans un paysage qui pourrait être celui d’un autre monde. Quant au titre de l’album… je vous laisse seul juge!

Hospital Productions ‎– HOS-371

Drumm - The Kitchen– The Kitchen : Il s’agit de deux pièces électroacoustiques basées sur un enregistrement d’accordéon dont les notes de pochette indiquent qu’il a été réalisé en 1996, pour être retravaillé par Kevin Drumm dans sa cuisine en 2012. Du son de l’accordéon, il sort en face A un drone terrifiant, qui pourrait rappeler certaines créations de Phill Niblock, tant le détail sonore originel semble démembré, analysé dans ses moindres détails afin d’en extraire les plus signifiants et (re)composer un paysage sonore qui n’a sans doute plus rien à voir avec la source. Sur la seconde pièce, le son de l’accordéon devient plus évidemment reconnaissable, même si la cuisine de Kevin Drumm se transforme en salle de torture. En effet, on se rapproche ici des travaux les plus radicaux de Drumm, l’enregistrement originel servant de substrat à une pièce bruitiste, saturée d’effets, au son abrasif, où l’accordéon subit les pires outrages.

Bocian Records – bcKD2

PAN28– Mika Vainio / Kevin Drumm / Axel Dörner / Lucio Capece ‎– Venexia : Ces quatre noms rassemblés sur un seul disque, cela semble trop beau pour être vrai. On est en présence d’une sorte de super groupe de la musique improvisée des années 2010. Le quatuor peut-il être à la hauteur ce ce que peuvent représenter ces quatre personnalités prises séparément ? L’écoute nous montrera que la symbiose recherchée entre instrumentation électronique et acoustique (trompette, saxophone, clarinette et sruti box) est bien au rendez-vous.  Et à l’écoute des deux faces de ce vinyle enregistrées en 2008 (est-ce de la prise directe ou y a-t-il eu editing ?), on se dit que le quatuor a beaucoup de ressources tant le spectre musical parcouru est vaste : du réductionisme au bruit total (qui sont, chacun le sait, deux pôle inverses d’une même réalité…), du drone aux rythmes industriels. Ce qui pourrait devenir une sorte de zapping, force le respect bien au contraire par son entière cohérence qui ne sera jamais altérée. Chacun des quatre musiciens contribue à cette architecture sonore en amenant à bon escient les éléments adéquats de son paysage personnel. Venexia aurait largement eu sa place dans ma sélection des meilleurs disques de 2012.

PAN – PAN28

Ces trois enregistrements récents, bien que relevant d’esthétiques différentes, illustrent bien l’exploration du monde sonore à laquelle se livre Kevin Drumm.  Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne cherche aucunement à coller à une prétendue notion de beauté, du moins telle qu’elle sera défendue par les normes communément admises. C’est bien un au-delà des limites que semble chercher Kevin Drumm, et c’est en cela qu’il est un des créateurs de son essentiels pour notre époque.

Kevin Drumm – Relief

10 ans après l’imposant Sheer Hellish Miasma, Kevin Drumm revient chez Mego pour nous livrer un nouvel assaut bruitiste dont on se remettra difficilement. Ce musicien originaire de Chicago, fan de black métal, oscille entre le minimalisme le plus épuré (il faut, dans ce registre, absolument écouter Imperial Distortion) et la musique noise.

Autant Sheer Hellish Miasma était varié dans son approche, autant Relief est monolithique. Il s’agit d’une seule pièce de 36 minutes (hormis une miniature en fin de face B), dense, brutale, éprouvante, saturée d’informations, d’accidents divers qui ne sont là que pour servir de piédestal au choc suivant. Le seul répit que l’auditeur peut espérer sera le changement de face du vinyle.

Alors pourquoi se repasser jusqu’à plus soif ce disque ? Kevin Drumm fait surnager tout au long de ce cauchemar un fil d’Ariane sous forme d’une petite mélodie toute simple, qui résistera à toutes les attaques et servira de lumière à l’auditeur qui pourrait facilement se perdre dans ces ténèbres sonores. Et c’est bien en suivant ce fil d’Ariane que je suis rentré dans l’immense richesse sonore de Relief, dont les strates n’ont sans doute pas fini de livrer toutes leurs richesses.

Editions Mego 137

Kevin Drumm – Sheer Hellish Miasma – 2002

Kevin Drumm jouait cette semaine aux Instants Chavirés en trio avec Radu Malfatti et Lucio Capece. Pour différentes raisons, je n’ai pu assister à ce concert mais cela m’a donné l’envie de replonger dans la discographie de ce musicien de Chicago. Et je suis retombé sur ce diamant noir, à la brillance inquiétante, avec ses lettres gothiques. J’avais le souvenir d’un très bon disque de noise. Et je n’ai pas été déçu.

Kevin Dumm est à l’origine guitariste mais s’est très vite intéressé à la musique électroacoustique. Il est aussi à l’aise dans la musique minimaliste de Radu Malfatti que dans la noise la plus terrible. Il parait qu’il est aussi fan de Black Metal…

En guise d’apéritif, Turning Point, nous propose 3 minutes de synthés analogiques poussés dans leurs plus extrêmes retranchements. Une sorte de mise en condition pour la suite.

On entre ensuite dans le vif du sujet avec les 19 minutes de Hitting the Pavement, long drone survolé par des nappes aiguës. Une écoute au casque donne l’impression d’être enveloppé dans ces strates d’une densité incroyable.

Et pourtant l’enfer n’arrive que sur la troisième plage – The Inferno – sous la forme d’un hommage appuyé à Merzbow. Ce morceau nous bouscule d’informations, de micro-accidents, de sons saturés à l’extrême aboutissant à un drone industriel qui va s’arrêter sèchement au bout de près de 25 minutes.

Cloudy, conclue cet album dans une ambiance cotonneuse et reposante. On pourrait presque penser que les 3 plages précédentes ne sont qu’une préparation sonore à cet atterrissage en douceur dans une ambiance plus sereine. Cette dernière plage ne serait sans doute qu’anecdotique sans les trois autres mais elle offre à l’auditeur une issue vers le monde extérieur. Pourtant, la porte, ultimes secondes du disques, nous rappelle que l’extérieur pourrait bien se refléter dans le sombre voyage que nous venons d’effectuer.

Editions MEGO – emego53