Afternoon Tea (2000)

Cet enregistrement réalisé le 8 février 2000 à Sidney fut édité la même année sur Ritornell / Mille Plateaux. Il a été réédité par Black Truffle agrémenté de trois bonus dont deux inédits. Je suis tombé là-dessus par hasard en fouinant chez Souffle Continu (LE disquaire parisien incontournable!!!!!). On retrouve ici les guitaristes Keith Rowe et Oren Ambarchi ainsi que Christian Fennesz, Peter Rehberg et Pimmon (Paul Gough) armés de leurs ordinateurs.

C’est pratiquement un document archéologique car on y retrouve l’ossature du groupe the 4 Gentlemen of the Guitar (Ambarchi, Fennesz, Nakamura, Rowe) qui allait tourner au milieu des années 2000. Fennesz ayant à cette époque totalement virtualisé et numérisé sa guitare, les sons électroniques sont ici dominants, oscillant entre le son typique de la scène « glitch » et de longues nappes planantes.

Les deux pièces originales Afternoon Tea 1 et 2 ont été enregistrées en studio. Elles font la part belle à ces micros-incidents, crissements et craquements assez typiques de l’époque, mais évitent finalement l’écueil de donner un son trop daté. Keith Rowe me semble créer l’ossature du premier morceau alors qu’il laisse les ordinateurs structurer le second qui va culminer dans cinq magnifiques minutes finales de planning accidenté.

Comme pour marquer la césure, le premier bonus est un montage de chutes de la session en studio et d’un extrait du concert donné le soir-même par le quintet. Cela donne un résultat assez contrasté entre une certaine rugosité (en studio) et un son plus aérien (en concert). Enfin les deux bonus inédits sont tirés de ce même concert. Le premier serait presque un prolongement de la partie finale d’Afternoon Tea 2 alors que le second, plus touffu et nourri de sons pré-enregistrés et échantillonnés, n’est pas sans rappeler ce que jouait le trio Fenn’O’Berg à l’époque. On reste donc en famille et en terrain connu!

Black Truffle Records – BT03

Keith Rowe – The Room (2007)

Finalement, Keith Rowe ne publie que peu de disques solos. Il est vrai que l’art de l’improvisation en solo peut vite tourner à l’auto-indulgence et à ressasser indéfiniment les mêmes formules. La prise de risque est sans doute bien plus grande dans le collectif. Mon propos n’est pas de dire qu’il n’existe pas de grands disques solos d’improvisation (Lucio Capece ou Bertrand Denzler nous l’on rappelé récemment), mais que cet art me semble extrêmement difficile à aborder.

Ici, Keith Rowe nous invite dans une chambre au centre de laquelle trône sa guitare « sur table ». Et c’est étonnant comme cette chambre me rappelle celle du pré-adolescent que j’étais au début des années 80 où, armé d’une radio, je parcourais la bande FM, ou les ondes courtes, à la recherche de sonorités qui me semblaient incroyables: bruit blanc, grésillements divers, brouillages de signaux… C’est bête à dire mais ce disque agit sur moi comme la fameuse madeleine trempé dans le thé du petit Marcel.

Outre le côté sentimental, ce disque est une véritable réussite, une introduction à l’univers musical de Keith Rowe sans qui nombre de musiciens qui sont évoqués ici agiraient certainement dans d’autres univers, culturels ou musicaux.

On notera que Keith Rowe ouvre les fenêtres de la chambre, à la fin de l’enregistrement, et se met à jouer avec l’ambiance de la rue. Tel un tableau de Rothko, auquel la pochette, peinte par le musicien lui-même, semble rendre hommage, cela introduit une césure  esthétique qui permet de conclure admirablement le disque, tout en annonçant les recherches musicales futures auxquelles Keith Rowe allait se livrer.

Erstwhile Records – ErstSolo 001

Keith Rowe & John Tilbury – E.E. Tension and Circumstance

Le contenu de ce disque n’est pas une surprise pour moi. J’ai déjà parlé ici du concert où il a été enregistré.

La réécoute du Duo for Doris (Erstwhile – 2003) et de E.E. Tension and Circumstances montre que rien n’a vraiment bougé dans la musique de Keith Rowe et John Tilbury, même si ils n’ont plus joué ensemble durant de longues années. On entre ici sur la pointe des pieds, et on en ressort la tête pleine de ce silence magnifique qui a clos le concert. Entre temps, Keith Rowe aura une fois de plus exploré l’univers des possibles micros incidents inhérents au dispositif électroacoustique de la guitare. John Tilbury aura égrené subtilement les notes de pianos les plus justes ou encore fait résonner les cordes de l’instrument.

Minimalismes, réductionnisme… ces adjectifs ne sont-ils pas justement réducteurs pour qualifier cette musique ? Deux extrêmes sont ici en tension créative. D’un côté, le dispositif abrasif de Keith Rowe crée un terrain accidenté où seul un grand équilibriste saura tracer sa route. Et c’est là la force du jeu de John Tilbury qui parvient à rester en apesanteur avec ces notes de piano qui reviennent régulièrement comme un leitmotiv ou bien épouse parfaitement le terrain en jouant à l’intérieur de son instrument. La tension va monter et descendre tout au long de ces 58 minutes pour culminer dans ces 4 minutes (et 33 secondes?) de silence, rendues sur le disque telles qu’elles ont eu lieu ce soir là, où l’on a qu’une crainte, c’est que le CD arrive en bout de course et que nous revenions finalement à la réalité… ce qui arrive malheureusement à chaque écoute.

Prenez garde… cette musique est quasiment addictive!

Potlatch – P311

MIMEO – Wigry

Phil Durrant (software synth / digital sampler) / Christian Fennesz (computer) / Cor Fuhler (piano) / Thomas Lehn (analogue synthesizer) / Kaffe Matthews (computer) / Gert-Jan Prins (electronics) / Peter Rehberg (computer) / Keith Rowe (prepared guitar) / Marcus Schmickler (computer) / Rafael Toral (electronics)

Les deux dernières livraisons discographiques de MIMEO m’ont laissé assez dubitatif. Le triple CD Lifting Concrete Lightly (Serpentine Gallery – SGCD001) aurait, à mon sens, gagné à être édité et condensé en un seul pour préserver ses moments forts – et ils existent. Quant à Sight (Cathnor – Cath  004), il consiste en un montage d’improvisations jouées en solo largement espacées par des plages de silence, le processus étant en lui-même le principal intérêt de l’objet. Objet politique ou musical ? Un peu des deux… Mais cela n’est pas d’une écoute abordable et peut laisser de marbre l’auditeur néophyte.

Et pourtant, chaque nouvelle parution d’un enregistrement de cette formation ne peut me laisser indifférent, ne serait-ce que parce que leur performance de vingt-quatre heures au festival Musique Action en 2000 a durablement façonné mes oreilles. Oserai-je dire que c’est la performance musicale la plus extrême à laquelle j’ai pu assister ?

Ce double vinyle nous restitue un concert enregistré à Wigry, en Pologne, en 2009. Rassembler les membres du MIMEO relevant de l’exploit, c’est cette fois Jérôme Noetinger qui manque à l’appel. Les quatre faces semblent s’enchaîner naturellement, ce qui laisse à penser que nous avons là, soit une partie seulement – exemptée de montage – de ce qui a été joué ce jour-là, soit l’intégralité d’un concert qui brille par son intensité. Car, n’y allons pas par quatre chemins, c’est certainement le plus bel enregistrement de la formation que nous avons là.

J’avais exprimé sur ce blog mon enthousiasme pour Electric Chair + Table mais nous avons ici probablement la quintessence de ce que peut donner ce collectif. La notion même de collectif me semble ici importante car il y a une véritable fusion des individualités dans une création commune, ce qu’on ne ressentait pas forcément avec une telle intensité dans les performances passées. C’est sans aucun doute un moment exceptionnel de musique qui est gravé ici, avec ses passages calmes et méditatifs, ses crescendos, ses empilements de strates sonores. Cette texture est tellement riche qu’une centaine d’écoutes ne suffiront pas à en faire le tour.

Si l’on ajoute à cela un visuel somptueusement sobre et sombre, auquel seul le format vinyle peut rendre justice, nous sommes en présence d’un disque majeur auquel il faut absolument s’intéresser si on est curieux de musique improvisée électroacoustique.

Bôłt Records (BR LP 001) / MonotypeRec (monoLP006)

The Four Gentlemen of the Guitar – Cloud – 2004

Keith Rowe: guitar, electronics
Oren Ambarchi: guitar, electronics
Christian Fennesz: guitar, computer
Toshimaru Nakamura: no-input mixing board
Oren Ambarchi jouera ce mardi au Couvent des Bernardins à Paris et je ne pourrai probablement pas y aller. C’est l’occasion pour moi ce soir de me replonger dans un des plus beaux disques de guitare que je connaisse.
Mettons les choses au clair, si la guitare est au centre du disque, on comprendra, vu le casting des intervenants, qu’il n’y aura pas de solos débridés ni de virtuosité tape-à-l’oeil. La guitare est ici jouée à plat (Rowe, Ambarchi), s’exprime par l’intermédiaire d’un laptop (Fennesz) ou devient complètement fantomatique (Nakamura).
Les auditeurs attentifs reconnaitront facilement la contribution de chacun de ces gentlemen. La fusion de ces contributions aboutit à un objet musical parfois proche du MIMEO.
On est bien dans un univers de drone, de musique minimaliste (mais pas si extrême quand on pense au duo Rowe – Nakamura publié sur ce même label, Erstwhile). Pourtant, l’univers éthéré créé par les quatre musiciens-improvisateurs me parait beaucoup moins hermétique pour les oreilles peu habituées à ces univers hors norme que certaines de leurs autres productions. Cet univers peuplé de sifflements, de grésillements, de bruits parasites, de basses, d’accidents sonores de natures diverses, devient étonnamment doux à l’oreille sur la longueur et on sort de ces 2 CDs d’une heure environs chacun dans une sorte de rêve plus ou moins éveillé, de contemplation attentive. A mon sens, il s’agit d’un disque à écouter absolument pour quiconque veut explorer le monde de l’expérimentation musicale et aborder le domaine de l’inouï.
Erstwhile 046-2

Keith Rowe – John Tilbury – Les Instants Chavirés – 17 décembre 2010

KEITH ROWE guitare préparée
JOHN TILBURY piano

N’y allons pas par quatre chemins, le plus beau concert de l’année a sans doute eu lieu ce soir aux Instants Chavirés. Cela faisait un certain temps que ces deux musiciens n’avaient pas joué ensemble.  Il faut sans doute remonter au double CD publié en 2003 sur Erstwhile, intitulé Duo for Doris, contemporain du départ de Keith Rowe d’AMM pour des différents politico-esthétiques avec Eddie Prevost.

Le duo jouait déjà depuis quelques minutes quand je suis arrivé, mais la musique m’a vite happé pour ne plus me relâcher pendant une heure. La première sensation est de se retrouver en terrain connu : pour avoir entendu Keith Rowe des dizaines de fois en concert (et encore plus sur disque) son univers m’est familier. Je me rend compte que celui de John Tilbury est lui aussi reconnaissable entre tous avec un toucher d’une délicatesse infinie et une sobriété terriblement efficace dans l’altération des sons du piano.

Chaque note jouée ce soir semble porter en elle 50 ans de musique improvisée, parait avoir été pensée, réfléchie et arrive à nos oreilles avec un naturel étonnant. La complicité de jeu qui se dégage est impressionnante. Cette musique pourra être caractérisée de minimaliste mais n’est pas une simple antithèse au bruit. C’est une véritable esthétique de la retenue qui se joue ici. Keith Rowe et John Tilbury limitent leur expression au strict nécessaire pour sublimer l’instant.

Deux ombres ont plané ce soir sur les Instants Chavirés. D’abord celle d’Erik Satie, convoqué par John Tilbury dans un moment d’une délicatesse infinie. Puis celle de John Cage, notamment à la fin du concert, pour 4 minutes et 33 secondes – peut-être plus, peut-être moins, peu importe – de silence où le public a su faire preuve de la concentration requise – c’est assez rare pour être noté – et a eu tout le loisir de se rejouer la bande imaginaire de ces moments d’exception.

MIMEO – Eletric Chair + Table

Phil Durrant (violon, électronique) / Christian Fennesz (laptop) / Cor Fuhler (électronique, piano, orgue) / Thomas Lehn (synthétiseur analogue) / Kaffe Matthews (laptop, violon) / Jérôme Noetinger (électroacoustique) / Gert-Jan Prins (électronique, radio, TV, percussion) / Peter Rehberg (laptop) / Keith Rowe (guitare préparée) / Marcus Schmickler (laptop, synthétiseur) / Rafael Toral (guitare, électronique) / Markus Wettstein (objets métalliques amplifiées)

Le Music In Movement Electronic Orchestra (MIMEO) rassemble le gratin de la musique improvisée électronique et électroacoustique européenne au sein d’une entité au fonctionnement démocratique, dont la richesse sonore provient avant tout de fertilisations croisées entre les cultures, pratiques et apports musicaux des différents membres (cf le fanzine Bruit Blanc consacré à MIMEO publié en 2001).

Parmi les disques enregistrés par le collectif, Electric Chair + Table me semble la porte d’entrée idéale pour accéder à l’univers de MIMEO. Pour être honnête, je dois ajouter que sa publication quasi-simultanée avec le mémorable concert de 24 heures donné en 2000 dans la cadre du festival Musique Action lui donne un statut un peu particulier, même si il ne saurait être un témoignage de cette expérience musicale unique dont mes oreilles gardent 10 ans après un souvenir impérissable.

Les deux CDs qui composent cet album donnent deux perspectives différentes de la musique que peut générer ce collectif.

  • Electric Chair, édité par Markus Schmickler, compile différents enregistrements live de la fin des années 90 dans un mixage serré et dynamique, qui fait ressortir le foisonnement sonore que peut créer MIMEO. Les oreilles habituées reconnaitront ici où là quelques sons distinctifs des musiciens du collectif, mais la perspective d’ensemble fait ressortir la forte cohésion du groupe et sa capacité à créer un substrat sonore commun.
  • Electric Table, édité par Rafael Toral, se déploie sur près de 70 minutes, et contraste avec le précédent par son ampleur et son étirement. Ici, le son prend le temps de s’installer, le collectif joue rarement en entier. Electric Table est comme un massif montagneux, où l’on passe des vallées profondes du minimalisme aux sommets venteux de la musique noise. Indéniablement, c’est sur ce disque qu’on peut approcher des sensations uniques de la performance de 24 heures.

Electric Chair + Table est une sorte d’aboutissement idéal de la collision entre les lutheries et pratiques électroacoustiques, électroniques et plus traditionnelles qui a su régénérer la musique improvisée européenne dans les années 90. Je ne peux que vous conseiller de vous asseoir à cette table.

Grob 206/7

Keith Rowe – Oren Ambarchi – 8 février 2009, Amsterdam

Ces deux aventuriers de la guitare sont aguerris aux triturations les plus extrêmes de l’instrument. Keith Rowe est l’inventeur de la « tabletop guitar », guitare posée à plat sur une table et attaquée systématiquement de manière non conventionnelle. Oren Ambarchi, lui, est un briseur de chapelles au registre extrêmement large : improvisation, ambient, drone doom, noise…

Quatre pages du Treatise de Cornelius Cardew ont été jouées ce soir-là et publiées sur un joli vinyle par le label Planam. Treatise est une partition graphique de 193 pages servant de guide aux musicien libres de l’interpréter comme ils le souhaitent. La pochette du disque que l’on peut voir ci-dessus est une reproduction de la page 53. Ce disque se place dans la lignée des territoires défrichés par Rowe depuis une dizaine d’années : minimalisme des interventions, art du placement juste, textures sonores riches mais peu envahissantes, apprivoisement du silence. Ambarchi, lui, est dans une optique proche du drone, mais à un volume requérant l’attention concentrée de l’auditeur, à l’opposé de sa récente collaboration avec Sunn O)).

PLANAM CCC