Keith Rowe & John Tilbury – E.E. Tension and Circumstance

Le contenu de ce disque n’est pas une surprise pour moi. J’ai déjà parlé ici du concert où il a été enregistré.

La réécoute du Duo for Doris (Erstwhile – 2003) et de E.E. Tension and Circumstances montre que rien n’a vraiment bougé dans la musique de Keith Rowe et John Tilbury, même si ils n’ont plus joué ensemble durant de longues années. On entre ici sur la pointe des pieds, et on en ressort la tête pleine de ce silence magnifique qui a clos le concert. Entre temps, Keith Rowe aura une fois de plus exploré l’univers des possibles micros incidents inhérents au dispositif électroacoustique de la guitare. John Tilbury aura égrené subtilement les notes de pianos les plus justes ou encore fait résonner les cordes de l’instrument.

Minimalismes, réductionnisme… ces adjectifs ne sont-ils pas justement réducteurs pour qualifier cette musique ? Deux extrêmes sont ici en tension créative. D’un côté, le dispositif abrasif de Keith Rowe crée un terrain accidenté où seul un grand équilibriste saura tracer sa route. Et c’est là la force du jeu de John Tilbury qui parvient à rester en apesanteur avec ces notes de piano qui reviennent régulièrement comme un leitmotiv ou bien épouse parfaitement le terrain en jouant à l’intérieur de son instrument. La tension va monter et descendre tout au long de ces 58 minutes pour culminer dans ces 4 minutes (et 33 secondes?) de silence, rendues sur le disque telles qu’elles ont eu lieu ce soir là, où l’on a qu’une crainte, c’est que le CD arrive en bout de course et que nous revenions finalement à la réalité… ce qui arrive malheureusement à chaque écoute.

Prenez garde… cette musique est quasiment addictive!

Potlatch – P311

John Tilbury & Sebastian Lexer – Lost Daylight

Ce disque est dédié à deux importants compositeurs américains : James Tenney et John Cage. On ne présente plus le second ni son rôle fondamental dans le recul des frontières du possible musical au XXème siècle. James Tenney, lui, est sans doute plus confidentiel, même si Sonic Youth a relativement popularisé une de ses pièces – Having Never Written a Note for Percussion – dans l’album Goodbye Twentieth Century. Né en 1940 et décédé en 2006, James Tenney était notamment un spécialiste de l’oeuvre de Conlon Nancarrow.

Dans la première partie du disque, John  Tilbury interprète des oeuvres de jeunesse (composées entre 1958 et 1966) de James Tenney. On entre dans un univers contemplatif et quasi romantique, où le toucher délicat de Tilbury fait merveille. Ces pièces ne sont pas à proprement parler minimalistes ou répétitives mais nous enveloppent d’une douce mélancolie avec une économie de moyens  remarquable.

La seconde partie du disque est constituée par une pièce datée de 1964 de John Cage intitulée Electronic Music for Piano. La partition de cette pièce semble être, d’après Sebastian Lexer, la retranscription d’une performance de John Cage et John Tudor. Sebastian Lexer rejoint le piano de John Tilbury avec un dispositif électronique de sa création. L’enregistrement a été retraité (en laissant sa place au hasard dont on sait l’importance qu’il revêtait aux yeux du compositeur) et édité par Lexer avant sa publication. Tilbury emploie ici des techniques pianistiques étendues qui contrastent fortement avec la douceur de la première partie. Les textures électroniques et celles du piano s’unissent et se désunissent entre de longues plages silencieuses. Le hasard rend la performance chaotique et permet – toujours selon Sebastian Lexer – de s’affranchir de tout parti-pris esthétique. Cette musique revient un véritable objet autonome qui ne doit son existence qu’à des musiciens catalyseurs suivant les instructions d’un compositeur. N’est-ce pas là une des incarnations les plus abouties de la musique « vivante » ?

Another Timbre at10

Keith Rowe – John Tilbury – Les Instants Chavirés – 17 décembre 2010

KEITH ROWE guitare préparée
JOHN TILBURY piano

N’y allons pas par quatre chemins, le plus beau concert de l’année a sans doute eu lieu ce soir aux Instants Chavirés. Cela faisait un certain temps que ces deux musiciens n’avaient pas joué ensemble.  Il faut sans doute remonter au double CD publié en 2003 sur Erstwhile, intitulé Duo for Doris, contemporain du départ de Keith Rowe d’AMM pour des différents politico-esthétiques avec Eddie Prevost.

Le duo jouait déjà depuis quelques minutes quand je suis arrivé, mais la musique m’a vite happé pour ne plus me relâcher pendant une heure. La première sensation est de se retrouver en terrain connu : pour avoir entendu Keith Rowe des dizaines de fois en concert (et encore plus sur disque) son univers m’est familier. Je me rend compte que celui de John Tilbury est lui aussi reconnaissable entre tous avec un toucher d’une délicatesse infinie et une sobriété terriblement efficace dans l’altération des sons du piano.

Chaque note jouée ce soir semble porter en elle 50 ans de musique improvisée, parait avoir été pensée, réfléchie et arrive à nos oreilles avec un naturel étonnant. La complicité de jeu qui se dégage est impressionnante. Cette musique pourra être caractérisée de minimaliste mais n’est pas une simple antithèse au bruit. C’est une véritable esthétique de la retenue qui se joue ici. Keith Rowe et John Tilbury limitent leur expression au strict nécessaire pour sublimer l’instant.

Deux ombres ont plané ce soir sur les Instants Chavirés. D’abord celle d’Erik Satie, convoqué par John Tilbury dans un moment d’une délicatesse infinie. Puis celle de John Cage, notamment à la fin du concert, pour 4 minutes et 33 secondes – peut-être plus, peut-être moins, peu importe – de silence où le public a su faire preuve de la concentration requise – c’est assez rare pour être noté – et a eu tout le loisir de se rejouer la bande imaginaire de ces moments d’exception.