Jason Lescalleet – Much to my Demise

Fallait-il parler de ce disque ? En effet, au moment où j’écris ces lignes, les 500 exemplaires pressés sont déjà épuisés chez le label. Chacun de ces exemplaires, si l’on suit les instructions données par l’auteur, vit maintenant sa propre vie, autonome, entre les mains de son heureux propriétaire, parcouru ou non par des diamants de plus ou moins bonne qualité, sur des front cover-1platines plus ou moins bien étalonnées, va être rangé dans une étagère ou bien être écrasé sous une pile de ses congénères, il va sortir régulièrement de sa pochette ou bien ne jamais voir la lumière… Bref, en fonction de sa vie, chacun des exemplaires de Much to my Demise devrait pouvoir devenir un objet unique, rayé ou non, avec ses propres blessures, son propre vécu… Respecter ce disque c’est suivre à la lettre le précepte qui conclut le texte que Jason Lescallet a inclus dans la pochette : « There is nothing pure in your hands »

Much to my Demise  renferme dans ses sillons un matériau de base défiguré, des fragments de bandes essoufflées, des sons constituant le substrat idéal pour l’expérience décrite ci-dessus. Il semble que Jason Lescalleet ait sélectionné et détourné un matériel sonore purement analogique, puis exposé les bandes aux intempéries afin de saper minutieusement ses sources. Cela donne un résultat onirique, presque planant, aboutissant à une musique bruitiste presque cotonneuse à force d’étouffement, qui offre à l’auditeur l’occasion de plonger avec bonheur dans l’espace qui le sépare, et qui le séparera de plus en plus, de la source sonore originale. 

Jason Lescalleet nous livre ici un des disques les plus vivants de l’époque. Nous ne l’en remercierons jamais assez.

Kye Records – Kye28

Jason Lescalleet – Les Instants Chavirés – 21 février 2014

IMG_20140221_230717 Depuis le choc reçu en 2012 avec Songs About Nothing, je mourrais d’envie d’écouter en concert la musique de Jason Lescalleet. L’auteur de ce disque coup de poing tiendrait-il la distance sur scène ? C’est donc avec curiosité et peut-être la crainte d’être déçu que j’allais aux Instants en ce vendredi soir.

Jason Lescalleet est monté sur scène vers 22h00. Son dispositif est plus étoffé que je ne l’imaginais : platine vinyle, laptop et table de mixage. La musique jouée ce soir-là fut moins violente, moins bruitiste que ce à quoi je m’attendais. Jason Lescalleet maîtrise néanmoins son affaire admirablement, jouant subtilement avec des ambiances montant crescendo, des micro-accidents sonores et des détournements de pops songs méconnaissables.

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Jason Lescalleet confirme donc que l’intérêt et la curiosité que je lui prête ne sont pas inutiles tant il se positionne comme un des grands sculpteurs de sons actuels. On regrettera la courte durée du set (45 minutes environ) tant la musique jouée ce soir-là avait un indéniable pouvoir envoûtant. La fin abrupte m’a laissé comme une sensation d’inachevé. Dommage…

Mon année 2012

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Cette année 2012 aura été riche en écoute et en (re)découvertes. Trop de disques passionnants auront été publiés pour que je puisse tous les écouter avec l’attention qu’ils méritent. Et en même temps, un chef d’oeuvre (et je ne suis pas le seul à le dire) se détache des autres, tant le voyage dans le son qu’il propose est sidérant d’intelligence et de beauté. Il s’agit de Zero plus Zero de Lucio Capece sur Potlatch qui s’affirme de plus en plus comme un des labels les plus passionnants de la musique improvisée et expérimentale.

La liste suivante contient des disques qui ont été chroniqués ici, d’autres qui ne l’ont pas encore été, qui le seront peut-être un jour ou peut-être jamais, mais qui à mon sens méritent d’attirer l’attention et m’auront durablement marqué cette année.

Eventless Plot – Recon (Aural Terrain) : un trio grec anonyme joue avec les collisions entre électronique et acoustique.

Can – The Lost Tapes (Spoon Records) : la révélation de ces bandes inédites du groupe allemand nous confirme si il y en avait besoin que ces musiciens avaient une énorme longueur d’avance sur la plupart de leurs contemporains.

Oren Ambarchi – Sagittarian Domain (Editions Mego) : un millefeuille envoûtant de rythme et de textures, qui va puiser aussi bien dans le Krautrock que chez Heldon.

– Keiji Haino, Stephen O’Malley & Oren AmbarchiNazoranai (Editions Mego) : quatre faces de free rock incendiaire, entre les hurlements et la guitare de Keiji Haino, la base ronflante de Stephen O’Malley et la batterie furieuse de Oren Ambarchi. Quelque part entre Painkiller et Jimi Hendrix.

300 Basses – Sei Ritornelli (Potlatch) / Cremaster & Angharad Davies – Pluie Fine (Potlatch) / Pascal Battus & Alfredo Costa Monteiro – fêlure (Organized Music from Thessaloniki) : que ce soit à l’accordéon, au papier amplifié ou avec divers dispositifs électroacoustiques, Alfredo Costa Monteiro a livré cette année trois disques superbes, riches de textures envoûtantes.

Robert Turman – Flux (Spectrum Spool / Editions Mego) : de l’ambient lo-fi, quelque part entre Erik Satie et les ruines de l’aéroport de Brian Eno délaissé par les hommes et envahi par une jungle mélancolique. Serait-ce la bande son de la fin du monde des humains ?

Franco Falsini – Cold Nose  (Spectrum Spool / Editions Mego) / Sensation’s Fix – Music Is Painting In The Air (1974 – 1977)  (RVNG Intl) : ces deux rééditions nous révèlent que l’Italie a enfanté en milieu des années 70 de petits cousins du Krautrock allemand. Franco Falsini s’y révèle comme un acteur majeur de l’introduction des synthétiseurs dans le rock.

Jason Lescalleet – Songs About Nothing (Erstwhile) : de la musique punk électroacoustique. Que dire de plus ?

Laurie Spiegel – The Expanding Universe (Unseen Worlds) : magnifique réédition des travaux de cette pionnière américaine de la musique électronique, marquée par Bach et John Fahey.

Eliane Radigue – Feedback Works (Alga Marghen) : Eliane Radigue nous ouvre ses archives et nous emmène loin en arrière, à la fin des années 60, lorsqu’elle n’avait pas encore les moyens d’accéder aux synthétiseurs. Ces travaux réalisés avec peu de moyens ne font que confirmer la stature de cette grande dame.

Jason Lescalleet – Songs About Nothing

Cela fait plusieurs semaines que ce double CD publié à la fin de l’été par Erstwhile me laisse perplexe. Mais qui est Jason Lescalleet ? Que veut-il ? Je ne connais que peu de choses de lui, à part le fait qu’il a collaboré avec Nmperign (duo minimaliste formé de Greg Kelley et Bhob Rainey).

Ce carambolage d’objets (déchets ?) sonores recyclés laisse parfois la fâcheuse impression que Jason Lescalleet, tel un enfant expérimentant son environnement cherche à savoir ce que ça fait ou ce que ça peut provoquer sur l’auditeur (dans ce cas, ferai-je moi-même partie de l’expérience en écoutant et tentant modestement de chroniquer cet album ?)

Les deux disques sont très contrastés. Le premier est composé de treize petites pièces furieusement chaotiques. Le second ne contient qu’une seule plage, qui prend le temps d’étaler le propos et permet à l’auditeur au cerveau lessivé de se remettre doucement du choc sonore enduré.

La référence ouverte à Steve Albini et à l’album Songs About Fucking de son groupe Big Black place d’emblée ce disque dans la lignée du punk et du hardcore. Et le qualificatif de punk est sans doute mérité car Jason Lescalleet, mine de rien, hisse le foutage de gueule au rang d’art majeur, et c’est sans aucun doute la raison pour laquelle ce disque est important.

Erstwhile Records – ErstSolo 003-2

Photos : Anonyme (Jason Lescalleet, 9/4/11, The Stone) / Michelle Strauss Ohnstad (Big Black)