Norbert Möslang – indoor_outdoor

SOMA008cvr-350Pour qui ne connait pas le potentiel sonore des « cracked everyday-electronics », ces objets technologiques bas de gamme recyclés uniquement pour leur potentiel sonore, voici une belle occasion de se rattraper. Né en Suisse en 1952, Norbert Möslang a été jusqu’en 2002 une moitié du duo Voice Crack (l’autre moitié étant Andy Guhl), au sein duquel est née cette idée de détournement de notre quotidien.

C’est à l’exploration d’une véritable jungle sonore que nous invite ce disque. indoor_outdoor, en face A, nous fait passer en quelques minutes du silence total à un drone bruitiste intense, tout en ayant fait l’expérience de sons habituellement considérés comme des parasites du quotidien et qui mis en situation par Norbert Möslang révèlent leur potentiel caché. Sur hot_cold_shield, en face B, le musicien Suisse est rejoint par Toshimaru Nakamura et sa table de mixage branchée sur elle-même (« No-input mixing board » : qui a une meilleure traduction en français ? Je suis preneur…). Au bout de quelques secondes, l’attaque sera brutale, Nakamura créant un drone électronique sur lequel Möslang joue avec son matériel recyclé. Cette improvisation, beaucoup plus heurtée et brutale que la précédente, est construite sur des micro-événements ou accidents, répétés ou non, qui, à force de superposition, viennent à engendrer une véritable cohérence sonore.

Au-delà de son aspect musical, le travail de Norbert Möslang est bien sûr extrêmement en phase avec son époque, en interrogeant la notion même de recyclage et de son objectif. En détournant ces objets électroniques de  leur usage, en les mettant en situation de création sonore abstraite et bruitiste, il pose un regard plus que pertinent sur le fonctionnement des sociétés occidentales.

Ideologic Organ / Editions Mego – SOMA008

Eloge de Kevin Drumm

Kevin Drumm est un musicien qui compte de plus en plus das mon paysage sonore. Discrète et subtile dans ses collaborations, brutale et ascète dans ses disques solos, la production de Kevin Drumm le positionne de plus en plus comme un acteur incontournable de notre époque en matière de drone ou bien de noise. Trois récentes sorties témoignent de la créativité du musicien de Chicago :

Drumm Tannenbaum– Tannenbaum : En trois longues plages étalées sur près de 2 heures, Kevin Drumm dessine un paysage aride, balayé par des vents trop chauds ou trop froids pour qu’une quelconque forme de vie puisse résister… et pourtant ces trois morceaux, constitués de textures  terriblement denses, évoluent lentement, montent ou baissent en intensité pour ne jamais cesser de capter l’auditeur. Un voyage en immersion totale dans un paysage qui pourrait être celui d’un autre monde. Quant au titre de l’album… je vous laisse seul juge!

Hospital Productions ‎– HOS-371

Drumm - The Kitchen– The Kitchen : Il s’agit de deux pièces électroacoustiques basées sur un enregistrement d’accordéon dont les notes de pochette indiquent qu’il a été réalisé en 1996, pour être retravaillé par Kevin Drumm dans sa cuisine en 2012. Du son de l’accordéon, il sort en face A un drone terrifiant, qui pourrait rappeler certaines créations de Phill Niblock, tant le détail sonore originel semble démembré, analysé dans ses moindres détails afin d’en extraire les plus signifiants et (re)composer un paysage sonore qui n’a sans doute plus rien à voir avec la source. Sur la seconde pièce, le son de l’accordéon devient plus évidemment reconnaissable, même si la cuisine de Kevin Drumm se transforme en salle de torture. En effet, on se rapproche ici des travaux les plus radicaux de Drumm, l’enregistrement originel servant de substrat à une pièce bruitiste, saturée d’effets, au son abrasif, où l’accordéon subit les pires outrages.

Bocian Records – bcKD2

PAN28– Mika Vainio / Kevin Drumm / Axel Dörner / Lucio Capece ‎– Venexia : Ces quatre noms rassemblés sur un seul disque, cela semble trop beau pour être vrai. On est en présence d’une sorte de super groupe de la musique improvisée des années 2010. Le quatuor peut-il être à la hauteur ce ce que peuvent représenter ces quatre personnalités prises séparément ? L’écoute nous montrera que la symbiose recherchée entre instrumentation électronique et acoustique (trompette, saxophone, clarinette et sruti box) est bien au rendez-vous.  Et à l’écoute des deux faces de ce vinyle enregistrées en 2008 (est-ce de la prise directe ou y a-t-il eu editing ?), on se dit que le quatuor a beaucoup de ressources tant le spectre musical parcouru est vaste : du réductionisme au bruit total (qui sont, chacun le sait, deux pôle inverses d’une même réalité…), du drone aux rythmes industriels. Ce qui pourrait devenir une sorte de zapping, force le respect bien au contraire par son entière cohérence qui ne sera jamais altérée. Chacun des quatre musiciens contribue à cette architecture sonore en amenant à bon escient les éléments adéquats de son paysage personnel. Venexia aurait largement eu sa place dans ma sélection des meilleurs disques de 2012.

PAN – PAN28

Ces trois enregistrements récents, bien que relevant d’esthétiques différentes, illustrent bien l’exploration du monde sonore à laquelle se livre Kevin Drumm.  Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne cherche aucunement à coller à une prétendue notion de beauté, du moins telle qu’elle sera défendue par les normes communément admises. C’est bien un au-delà des limites que semble chercher Kevin Drumm, et c’est en cela qu’il est un des créateurs de son essentiels pour notre époque.

Mohammad – Som Sakrifis

pan_37_web_aAprès Eventless Plot, une nouvelle merveille vient de débarquer de Grèce pour scotcher littéralement ma platine. De quoi s’agit-il ? Mohammad est un trio composé d’un violoncelle, d’une contrebasse et d’un oscillateur, une alliance de la chaleur des sons acoustiques et de l’abstraction électronique. Ils n’en sont pas à leur coup d’essai mais Som Sakrifis bénéficie d’un bouche à oreille dithyrambique qui en fait sans aucun doute un disque à écouter en ce moment pour qui s’intéresse au drone et à la musique minimaliste.

Tout au long de ces trois plages, le trio explore les fréquences les plus basses de leurs instruments, inlassablement, créant des blocs mouvants de textures sonores, d’esquisses de mélodies, plus profondes les unes que les autres, et entraînant l’auditeur dans un voyages au centre de la vibration. C’est presque une expérience mystique qui est proposée là, tant cette musique pousse à l’introspection et à la réflexion.  L’oscillateur vient parfois jouer les troubles fêtes dans cet univers et injecte une sorte de lumière blafarde qui ne fait que rehausser l’ensemble. Certains ont décrit cette musique comme une réinterprétation acoustique de la musique de Sunn O))) : cela fait sens à certains moments (comme sur le début du second morceau – Lapli Tero), flyerBeton7moins à d’autres. Liberig Min, qui occupe toute la seconde face, avec ses trois parties, nous entraîne assurément dans un univers ou le trio déploie au mieux son savoir faire dans la création de textures sonores et se fait le plus envoûtant.

Le packaging du vinyle, soigné et minimaliste, glacial avec ses nuances de gris, accompagne admirablement bien ces espaces sonores tout en évitant l’écueil de l’imagerie gothique qui aurait pu sembler facile. Il semble que la référence assumée soit celle du cinéaste hongrois Bela Tarr. Quoi qu’il en soit, voyager en compagnie de Mohammad est source de sensations sonores et visuelles fortement recommandables.

Pan – PAN 37 / http://mohammad.gr/

Eliane Radigue – Feedback Works (1969 – 1970)

Il est inutile de présenter ici Eliane Radigue. Il suffira de dire que c’est certainement une des plus grande compositrice et musicienne française, un trésor vivant, en quelque sorte. Après avoir pendant de longues années exploré la musique minimaliste à l’aide du synthétiseur ARP 2500, elle se consacre depuis quelques temps à la musique instrumentale et écrit des pièces à l’attention notamment de Kasper Toeplitz.

Ce double vinyle remonte à la fin des années 60, alors que Eliane Radigue travaille comme assistante de Pierre Henry. Elle n’a pas encore découvert son fameux synthétiseur – et n’a sans doute alors pas les moyens financiers de se l’offrir. Elle travaille la nuit, tout en élevant ses enfants le jour, avec des bandes et un magnétophone offert par Pierre Henry. C’est de ces travaux nocturnes qu’Emmanuel Holterbach, après d’âpres négociations, a sélectionnés dans les archives de la dame quatre pièces électroacoustiques présentées ici.

Le dispositif utilisé rend le son certainement plus brut que ne le permettra plus tard l’ARP 2500 mais on retrouve néanmoins l’incroyable densité des textures d’Eliane Radigue, puissants catalyseur à la méditation et au voyage mental. Le son est enveloppant, le spectre parait infini. Ces deux vinyles constituent en soi une expérience unique du son. A écouter de toute urgence.

Alga Marghen – plana-R alga041

Jean-Claude Eloy – Shanti (1972/73)

Elève de Darius Milhaud, de Herman Scherchen ou encore de Pierre Boulez, Jean-Claude Eloy est invité au début des années 70 à aller travailler aux fameux studios de la WDR à Cologne où règne alors Karlheinz Stockhausen. C’est là qu’il va créer Shanti (Paix / Peace), pièce pour sons électroniques et concrets.

Difficile de décrire cette oeuvre, où même de l’analyser, pour le pauvre blogueur que je suis, tant j’ai l’impression de faire face à un sommet majeur, probablement situé en Himalaya, parmi les musiques dont j’ai la fâcheuse habitude parler dans ce blog.

Les utopies occidentales des années 70 (la maoïsme et l’hindouisme notamment) sont ici remises en question car Jean-Claude Eloy interroge les interrelations culturelles entre Orient et Occident. La paix et la sérénité seraient-ils orientaux et la violence occidentale ? Cela n’est évidemment pas si simple et Shanti est aussi à écouter en se replaçant dans un contexte historique – la fin des années hippies.

Et pourtant, cette musique n’a pas pris une ride. On se prend à penser à tous ces artisans du drone qui doivent aller se ressourcer rien que dans les profondeurs abyssales du Son de méditation. Ailleurs, les paysages sonores vont s’élargir jusqu’à prendre un ampleur  hallucinante avant de laisser la place à des voix humaines nous ramenant à la réalité de la paix utopique ou de la guerre. La fluidité des enchaînements nous enseigne que Jean-Claude Eloy excelle dans la durée et la dilatation du temps. Ses pièces suivantes, qui semblent explorer d’avantage l’hybridation entre les cultures occidentales et orientales, verront d’ailleurs leur durée doubler.

Je ne saurais parler d’introduction idéale à l’oeuvre de Jean-Claude Eloy, n’ayant pas eu le courage ni le temps d’explorer ses autres créations. L’objet de ce modeste texte est juste de dire que je me suis pris une claque monumentale à l’écoute de ces deux CDs.

Hors Territoire – HT 05-6

300 Basses – Sei Ritornelli

S’il est un instrument relativement peu représenté dans le monde des musiques improvisées, c’est bien l’accordéon. Constitué d’un soufflet alimentant des anches, doté d’un clavier, l’accordéon dispose pourtant d’un potentiel sonore intéressant. Cet instrument « populaire » – voire populiste – mérite-t-il donc d’être ainsi ignoré par l’avant-garde musicale ?

Le trio 300 Basses, constitué d’Alfredo Costa Monteiro, Jonas Kocher et Luca Venotucci tente ici de nous démontrer que l’accordéon a bien quelque chose à apporter au monde des musiques improvisées. Que les choses soient claires : il n’y aura que le son de l’accordéon – modifié par quelques objets – sur ce disque. Et l’exercice est plutôt convaincant, tant le spectre sonore parcouru dans ces six ritournelles est vaste.

On passera des infra basses aux sonorités suraiguës, l’accordéon soufflera et gémira, se perdra dans des froissement métalliques, installera des bourdons dans la répétition entêtée d’une phrase musicale, ou encore créera des rythmiques graves et discrètes. Les textures s’empilent et s’enrichissent mutuellement pour créer des mondes sonores envoûtants. Les amateurs de musiques électroniques minimalistes et de drone ne devraient pas être dépaysées par cet enregistrement.

Le trio 300 Basses n’en est certainement qu’au début de son exploration de l’accordéon tant le territoire à défricher semble vaste. On se prend par exemple à imaginer ce que pourrait donner une confrontation de l’accordéon avec l’électronique. Les quarante huit minutes de cet enregistrements sont néanmoins déjà fort prometteuses.

Potlatch – P212

KTL – V

Comme son nom l’indique, V est la cinquième publication du duo formé par Stephen O’Malley (Sunn o)))) et Peter Rehberg. Ce disque nous propose quatre morceaux en forme de drone, dont trois sont titrés Phill 1Phill 2 et Tony… Les hommages sont ici plus qu’évidents quant à la filliation dont les musiciens se réclament sur cet album. Histoire de ne pas faire les choses à moitié, un autre morceau a été créé et enregistré au GRM.

La pari de l’hommage à ces grands créateurs de sons contemporain fonctionne très bien, car tout en étant proches de leurs modèles, Rehberg et O’Malley arrivent à faire entrer leurs univers personnels dans cette musique. Ordinateurs, guitare et basse parviennent à créer une ambiance envoûtante. Le coup de génie, et l’énorme risque, restera Phill 2 où un orchestre symphonique est convoqué. L’orchestration de Johan Johansson y évite toute lourdeur inutile et parvient au contraire à élever le débat à un niveau qu’on n’aurait pas imaginé dans ce cadre.

Ce disque aurait pu être une totale réussite si il n’y avait pas cette cinquième pièce, créée pour une installation de l’artiste Gisèle Vienne. Ce n’est pas la pièce elle-même, qui a toute sa légitimité en tant que telle, que je critique mais sa présence dans ce contexte qui gâche à mon sens la cohésion de l’album.

Editions Mego – eMego 120

Tremblement de terre

16 juin 2012 : mon premier concert de Sunn O))). Plus d’une heure d’un long drone qui fit trembler toute la Gaîté Lyrique. Même l’air que l’on respirait vibrait. On m’avait parlé d’une expérience autant physique que sonore :  je confirme. Cela m’a rappelé des sensations ressenties entre minuit et une heure du matin, lors de la performance de 24h00 de MIMEO au Festival Musique Action.

Pour ceux qui sont dans la région Nantaise, ils jouent ce soir à HellFest avec Attila Csihar au chant.