MIMEO – Wigry

Phil Durrant (software synth / digital sampler) / Christian Fennesz (computer) / Cor Fuhler (piano) / Thomas Lehn (analogue synthesizer) / Kaffe Matthews (computer) / Gert-Jan Prins (electronics) / Peter Rehberg (computer) / Keith Rowe (prepared guitar) / Marcus Schmickler (computer) / Rafael Toral (electronics)

Les deux dernières livraisons discographiques de MIMEO m’ont laissé assez dubitatif. Le triple CD Lifting Concrete Lightly (Serpentine Gallery – SGCD001) aurait, à mon sens, gagné à être édité et condensé en un seul pour préserver ses moments forts – et ils existent. Quant à Sight (Cathnor – Cath  004), il consiste en un montage d’improvisations jouées en solo largement espacées par des plages de silence, le processus étant en lui-même le principal intérêt de l’objet. Objet politique ou musical ? Un peu des deux… Mais cela n’est pas d’une écoute abordable et peut laisser de marbre l’auditeur néophyte.

Et pourtant, chaque nouvelle parution d’un enregistrement de cette formation ne peut me laisser indifférent, ne serait-ce que parce que leur performance de vingt-quatre heures au festival Musique Action en 2000 a durablement façonné mes oreilles. Oserai-je dire que c’est la performance musicale la plus extrême à laquelle j’ai pu assister ?

Ce double vinyle nous restitue un concert enregistré à Wigry, en Pologne, en 2009. Rassembler les membres du MIMEO relevant de l’exploit, c’est cette fois Jérôme Noetinger qui manque à l’appel. Les quatre faces semblent s’enchaîner naturellement, ce qui laisse à penser que nous avons là, soit une partie seulement – exemptée de montage – de ce qui a été joué ce jour-là, soit l’intégralité d’un concert qui brille par son intensité. Car, n’y allons pas par quatre chemins, c’est certainement le plus bel enregistrement de la formation que nous avons là.

J’avais exprimé sur ce blog mon enthousiasme pour Electric Chair + Table mais nous avons ici probablement la quintessence de ce que peut donner ce collectif. La notion même de collectif me semble ici importante car il y a une véritable fusion des individualités dans une création commune, ce qu’on ne ressentait pas forcément avec une telle intensité dans les performances passées. C’est sans aucun doute un moment exceptionnel de musique qui est gravé ici, avec ses passages calmes et méditatifs, ses crescendos, ses empilements de strates sonores. Cette texture est tellement riche qu’une centaine d’écoutes ne suffiront pas à en faire le tour.

Si l’on ajoute à cela un visuel somptueusement sobre et sombre, auquel seul le format vinyle peut rendre justice, nous sommes en présence d’un disque majeur auquel il faut absolument s’intéresser si on est curieux de musique improvisée électroacoustique.

Bôłt Records (BR LP 001) / MonotypeRec (monoLP006)

MIMEO – Eletric Chair + Table

Phil Durrant (violon, électronique) / Christian Fennesz (laptop) / Cor Fuhler (électronique, piano, orgue) / Thomas Lehn (synthétiseur analogue) / Kaffe Matthews (laptop, violon) / Jérôme Noetinger (électroacoustique) / Gert-Jan Prins (électronique, radio, TV, percussion) / Peter Rehberg (laptop) / Keith Rowe (guitare préparée) / Marcus Schmickler (laptop, synthétiseur) / Rafael Toral (guitare, électronique) / Markus Wettstein (objets métalliques amplifiées)

Le Music In Movement Electronic Orchestra (MIMEO) rassemble le gratin de la musique improvisée électronique et électroacoustique européenne au sein d’une entité au fonctionnement démocratique, dont la richesse sonore provient avant tout de fertilisations croisées entre les cultures, pratiques et apports musicaux des différents membres (cf le fanzine Bruit Blanc consacré à MIMEO publié en 2001).

Parmi les disques enregistrés par le collectif, Electric Chair + Table me semble la porte d’entrée idéale pour accéder à l’univers de MIMEO. Pour être honnête, je dois ajouter que sa publication quasi-simultanée avec le mémorable concert de 24 heures donné en 2000 dans la cadre du festival Musique Action lui donne un statut un peu particulier, même si il ne saurait être un témoignage de cette expérience musicale unique dont mes oreilles gardent 10 ans après un souvenir impérissable.

Les deux CDs qui composent cet album donnent deux perspectives différentes de la musique que peut générer ce collectif.

  • Electric Chair, édité par Markus Schmickler, compile différents enregistrements live de la fin des années 90 dans un mixage serré et dynamique, qui fait ressortir le foisonnement sonore que peut créer MIMEO. Les oreilles habituées reconnaitront ici où là quelques sons distinctifs des musiciens du collectif, mais la perspective d’ensemble fait ressortir la forte cohésion du groupe et sa capacité à créer un substrat sonore commun.
  • Electric Table, édité par Rafael Toral, se déploie sur près de 70 minutes, et contraste avec le précédent par son ampleur et son étirement. Ici, le son prend le temps de s’installer, le collectif joue rarement en entier. Electric Table est comme un massif montagneux, où l’on passe des vallées profondes du minimalisme aux sommets venteux de la musique noise. Indéniablement, c’est sur ce disque qu’on peut approcher des sensations uniques de la performance de 24 heures.

Electric Chair + Table est une sorte d’aboutissement idéal de la collision entre les lutheries et pratiques électroacoustiques, électroniques et plus traditionnelles qui a su régénérer la musique improvisée européenne dans les années 90. Je ne peux que vous conseiller de vous asseoir à cette table.

Grob 206/7

Cor Fuhler – Stengam

« Played on an acoustic grand piano, using ebows and super magnets, no overdubs, no electronics, no electronic treatment ». Les notes pochettes sont sans ambiguité. Vous n’entendrez sur Stengam que le son du piano.

Le piano est un instrument au spectre très large : en effet, quoi de commun entre une sonate de Chopin et une improvisation sauvage de Cecil Taylor ? Au XXème siècle, John Cage va en élargir les possibilités en préparant le piano. Et Cor Fuhler va encore plus loin en nous proposant le piano (électro)magnétique !

Que va-t-on trouver sur Stengam ? D’abord, nous vient à l’idée le drone. Même si on est très loin du minimalisme de La Monte Young ou de la résonance de Charlemagne Palestine, Cor Fuhler crée de grands espaces faussement statiques, des accumulations de strates sonores, grâce aux ebows. Puis, viennent se poser par intermittence les vibrations métalliques des cordes. Des paysages sonore se forment, évoquant parfois Keith Rowe ou même Brian Eno dans ses travaux « Ambient ».

Voici une video qui peut donner un bref aperçu du son du piano (électro)magnétique.

On comprend dès lors que Cor Fuhler a pris soin de faire ces quelques précisions méthodologiques sur le non-usage de l’électronique dans cet enregistrement. Cela nous indique par ailleurs que l’expression « musique électronique » n’a guère plus de sens descriptif que « musique pour piano ».

Potlatch – P206