Fenn’o’Berg – In Hell

Christian Fennesz, Jim O’Rourke et Peter Rehberg avaient donné ses lettres de noblesse à la Laptop Music au tournant des années 90 et 2000, le temps de deux albums et de quelques trop rares concerts. Ces types au tein blafard et bleuté par les écrans d’ordinateurs portables savaient aussi se montrer parfois un peu moins sérieux que leurs congénères et n’hésitaient à téléscoper des musiques de films populaires avec des sons issus de jeux vidéos. Une musique en phase avec son temps, donc, qui recyclait avec bonheur les scories d’une époque en passe de tirer sa révérence. Puis le trio fut mis en sommeil, Jim O’Rourke signa un contrat à temps plein chez Sonic Youth puis choisit de s’exiler au Japon. La disparition du label Mego première version rendit leurs deux albums quasiment introuvables.

C’est le Japon qui verra la résurrection de Fenn’o’Berg, Jim O’Rourke n’ayant plus l’air d’avoir envie de quitter l’archipel, le temps de quelques concerts documentés sur Live in Japan volumes 1 & 2. Requinqué, le trio publia en 2010 un album studio, In Stereo (le premier en fait car The Magic Sound of Fenn’o’Berg et The Return of Fenn’o’Berg étaient en grande partie constitués de collages d’enregistrements live).

In Hell est quant à lui le témoignage d’une courte tournée de Fenn’o’Berg en novembre 2010 dans quelques villes japonaises. Le trio y apparait en pleine cohésion, entre nappes planantes, micro-accidents sonores, poussées bruitistes ou évocations mélodiques. Les collisions de ces diverses particules élémentaires finissent toujours par créer une alchimie unique tout au long des quatre faces de ce double LP.

Au final, tout-le-monde y trouvera son compte, du nostalgique des années « Glitch » à l’amateur éclairé de musiques différentes. La réédition des deux premiers albums étant déjà épuisée, In Hell constitue une excellente introduction à la musique du trio Fenn’o’Berg.

Editions Mego – eMEGO141

Bérangère Maximin – No one is an island


Bérangère Maximin avait déjà publié un premier album solo de musique électronique très prometteur sur Tzadik. Pour son deuxième essai solo, elle a choisi d’ouvrir les portes de son home studio a quatre musiciens inspirateurs – Frédéric D. Oberland, Christian Fennesz, Richard Pinhas et Rhys Chatham (quel casting !).

Cela donne un disque plus resserré que le précédent, composé uniquement de 6 pièces (dont une seule en solo). Bérangère maximin arrive parfaitement à capter chacune des individualités invitées pour les fondre dans son univers personnel, où l’életronique vient se mêler habilement avec les guitares ou la trompette.

Sur Knitting in the Air, en compagnie de Christian Fennesz, Bérangère Maximin chante comme une Kim Gordon apaisée (finalement pas éloignée de celle que l’on entend sur le dernier morceau de l’ultime album de Sonic Youth). Mais c’est sur  Where the Skin meets the Bone en duo avec Rhys Chatham que l’on touche du doigt la beauté de ce disque. Bérangère Maximin y crée un écrin soyeux pour la trompette du musicien New-Yorkais qui façonne ici une sorte de free jazz électroacoustique pour le XXIème siècle. Ceci n’est d’ailleurs pas sans rappeler la musique de Dickie Landry.

Un beau disque déjà épuisé en CD mais dont on peut encore se procurer l’édition limitée en vinyle.

Sub Rosa – SRV 337

Afternoon Tea (2000)

Cet enregistrement réalisé le 8 février 2000 à Sidney fut édité la même année sur Ritornell / Mille Plateaux. Il a été réédité par Black Truffle agrémenté de trois bonus dont deux inédits. Je suis tombé là-dessus par hasard en fouinant chez Souffle Continu (LE disquaire parisien incontournable!!!!!). On retrouve ici les guitaristes Keith Rowe et Oren Ambarchi ainsi que Christian Fennesz, Peter Rehberg et Pimmon (Paul Gough) armés de leurs ordinateurs.

C’est pratiquement un document archéologique car on y retrouve l’ossature du groupe the 4 Gentlemen of the Guitar (Ambarchi, Fennesz, Nakamura, Rowe) qui allait tourner au milieu des années 2000. Fennesz ayant à cette époque totalement virtualisé et numérisé sa guitare, les sons électroniques sont ici dominants, oscillant entre le son typique de la scène « glitch » et de longues nappes planantes.

Les deux pièces originales Afternoon Tea 1 et 2 ont été enregistrées en studio. Elles font la part belle à ces micros-incidents, crissements et craquements assez typiques de l’époque, mais évitent finalement l’écueil de donner un son trop daté. Keith Rowe me semble créer l’ossature du premier morceau alors qu’il laisse les ordinateurs structurer le second qui va culminer dans cinq magnifiques minutes finales de planning accidenté.

Comme pour marquer la césure, le premier bonus est un montage de chutes de la session en studio et d’un extrait du concert donné le soir-même par le quintet. Cela donne un résultat assez contrasté entre une certaine rugosité (en studio) et un son plus aérien (en concert). Enfin les deux bonus inédits sont tirés de ce même concert. Le premier serait presque un prolongement de la partie finale d’Afternoon Tea 2 alors que le second, plus touffu et nourri de sons pré-enregistrés et échantillonnés, n’est pas sans rappeler ce que jouait le trio Fenn’O’Berg à l’époque. On reste donc en famille et en terrain connu!

Black Truffle Records – BT03

MIMEO – Wigry

Phil Durrant (software synth / digital sampler) / Christian Fennesz (computer) / Cor Fuhler (piano) / Thomas Lehn (analogue synthesizer) / Kaffe Matthews (computer) / Gert-Jan Prins (electronics) / Peter Rehberg (computer) / Keith Rowe (prepared guitar) / Marcus Schmickler (computer) / Rafael Toral (electronics)

Les deux dernières livraisons discographiques de MIMEO m’ont laissé assez dubitatif. Le triple CD Lifting Concrete Lightly (Serpentine Gallery – SGCD001) aurait, à mon sens, gagné à être édité et condensé en un seul pour préserver ses moments forts – et ils existent. Quant à Sight (Cathnor – Cath  004), il consiste en un montage d’improvisations jouées en solo largement espacées par des plages de silence, le processus étant en lui-même le principal intérêt de l’objet. Objet politique ou musical ? Un peu des deux… Mais cela n’est pas d’une écoute abordable et peut laisser de marbre l’auditeur néophyte.

Et pourtant, chaque nouvelle parution d’un enregistrement de cette formation ne peut me laisser indifférent, ne serait-ce que parce que leur performance de vingt-quatre heures au festival Musique Action en 2000 a durablement façonné mes oreilles. Oserai-je dire que c’est la performance musicale la plus extrême à laquelle j’ai pu assister ?

Ce double vinyle nous restitue un concert enregistré à Wigry, en Pologne, en 2009. Rassembler les membres du MIMEO relevant de l’exploit, c’est cette fois Jérôme Noetinger qui manque à l’appel. Les quatre faces semblent s’enchaîner naturellement, ce qui laisse à penser que nous avons là, soit une partie seulement – exemptée de montage – de ce qui a été joué ce jour-là, soit l’intégralité d’un concert qui brille par son intensité. Car, n’y allons pas par quatre chemins, c’est certainement le plus bel enregistrement de la formation que nous avons là.

J’avais exprimé sur ce blog mon enthousiasme pour Electric Chair + Table mais nous avons ici probablement la quintessence de ce que peut donner ce collectif. La notion même de collectif me semble ici importante car il y a une véritable fusion des individualités dans une création commune, ce qu’on ne ressentait pas forcément avec une telle intensité dans les performances passées. C’est sans aucun doute un moment exceptionnel de musique qui est gravé ici, avec ses passages calmes et méditatifs, ses crescendos, ses empilements de strates sonores. Cette texture est tellement riche qu’une centaine d’écoutes ne suffiront pas à en faire le tour.

Si l’on ajoute à cela un visuel somptueusement sobre et sombre, auquel seul le format vinyle peut rendre justice, nous sommes en présence d’un disque majeur auquel il faut absolument s’intéresser si on est curieux de musique improvisée électroacoustique.

Bôłt Records (BR LP 001) / MonotypeRec (monoLP006)

The Four Gentlemen of the Guitar – Cloud – 2004

Keith Rowe: guitar, electronics
Oren Ambarchi: guitar, electronics
Christian Fennesz: guitar, computer
Toshimaru Nakamura: no-input mixing board
Oren Ambarchi jouera ce mardi au Couvent des Bernardins à Paris et je ne pourrai probablement pas y aller. C’est l’occasion pour moi ce soir de me replonger dans un des plus beaux disques de guitare que je connaisse.
Mettons les choses au clair, si la guitare est au centre du disque, on comprendra, vu le casting des intervenants, qu’il n’y aura pas de solos débridés ni de virtuosité tape-à-l’oeil. La guitare est ici jouée à plat (Rowe, Ambarchi), s’exprime par l’intermédiaire d’un laptop (Fennesz) ou devient complètement fantomatique (Nakamura).
Les auditeurs attentifs reconnaitront facilement la contribution de chacun de ces gentlemen. La fusion de ces contributions aboutit à un objet musical parfois proche du MIMEO.
On est bien dans un univers de drone, de musique minimaliste (mais pas si extrême quand on pense au duo Rowe – Nakamura publié sur ce même label, Erstwhile). Pourtant, l’univers éthéré créé par les quatre musiciens-improvisateurs me parait beaucoup moins hermétique pour les oreilles peu habituées à ces univers hors norme que certaines de leurs autres productions. Cet univers peuplé de sifflements, de grésillements, de bruits parasites, de basses, d’accidents sonores de natures diverses, devient étonnamment doux à l’oreille sur la longueur et on sort de ces 2 CDs d’une heure environs chacun dans une sorte de rêve plus ou moins éveillé, de contemplation attentive. A mon sens, il s’agit d’un disque à écouter absolument pour quiconque veut explorer le monde de l’expérimentation musicale et aborder le domaine de l’inouï.
Erstwhile 046-2

MIMEO – Eletric Chair + Table

Phil Durrant (violon, électronique) / Christian Fennesz (laptop) / Cor Fuhler (électronique, piano, orgue) / Thomas Lehn (synthétiseur analogue) / Kaffe Matthews (laptop, violon) / Jérôme Noetinger (électroacoustique) / Gert-Jan Prins (électronique, radio, TV, percussion) / Peter Rehberg (laptop) / Keith Rowe (guitare préparée) / Marcus Schmickler (laptop, synthétiseur) / Rafael Toral (guitare, électronique) / Markus Wettstein (objets métalliques amplifiées)

Le Music In Movement Electronic Orchestra (MIMEO) rassemble le gratin de la musique improvisée électronique et électroacoustique européenne au sein d’une entité au fonctionnement démocratique, dont la richesse sonore provient avant tout de fertilisations croisées entre les cultures, pratiques et apports musicaux des différents membres (cf le fanzine Bruit Blanc consacré à MIMEO publié en 2001).

Parmi les disques enregistrés par le collectif, Electric Chair + Table me semble la porte d’entrée idéale pour accéder à l’univers de MIMEO. Pour être honnête, je dois ajouter que sa publication quasi-simultanée avec le mémorable concert de 24 heures donné en 2000 dans la cadre du festival Musique Action lui donne un statut un peu particulier, même si il ne saurait être un témoignage de cette expérience musicale unique dont mes oreilles gardent 10 ans après un souvenir impérissable.

Les deux CDs qui composent cet album donnent deux perspectives différentes de la musique que peut générer ce collectif.

  • Electric Chair, édité par Markus Schmickler, compile différents enregistrements live de la fin des années 90 dans un mixage serré et dynamique, qui fait ressortir le foisonnement sonore que peut créer MIMEO. Les oreilles habituées reconnaitront ici où là quelques sons distinctifs des musiciens du collectif, mais la perspective d’ensemble fait ressortir la forte cohésion du groupe et sa capacité à créer un substrat sonore commun.
  • Electric Table, édité par Rafael Toral, se déploie sur près de 70 minutes, et contraste avec le précédent par son ampleur et son étirement. Ici, le son prend le temps de s’installer, le collectif joue rarement en entier. Electric Table est comme un massif montagneux, où l’on passe des vallées profondes du minimalisme aux sommets venteux de la musique noise. Indéniablement, c’est sur ce disque qu’on peut approcher des sensations uniques de la performance de 24 heures.

Electric Chair + Table est une sorte d’aboutissement idéal de la collision entre les lutheries et pratiques électroacoustiques, électroniques et plus traditionnelles qui a su régénérer la musique improvisée européenne dans les années 90. Je ne peux que vous conseiller de vous asseoir à cette table.

Grob 206/7