Alfredo Costa Monteiro – Cinq bruissements for solo accordion (2010)

NFP44C’est lors d’un récent concert parisien du trio 300 Basses, que je suis tombé sur un exemplaire de cette intrigante production d’Alfredo Costa Monteiro. Que pouvait-il donc bien faire sur No Fun Productions aux côtés de Merzbow, CCCC, John Wiese ou bien Thurston Moore ? Qui plus est avec ce qui paraissait être un solo d’accordéon…

L’écoute du disque me révélera finalement qu’il n’y avait là rien d’incongru, et que la publication de ces enregistrements sur un label très orienté Noise se justifiait d’elle même.

Là ou 300 Basses explorait l’interaction des techniques étendues sur l’accordéon, ici c’est l’instrument lui-même qui est exploré dans ses tréfonds les plus intimes, les micros étant placés au plus proche, voire dans ses entrailles (d’après la brève notice publiée sur le site du label). Bien sûr, on n’a pas ici de la noise à part entière, mais une musique où l’instrument est poussé dans ses retranchements les plus extrêmes, jusqu’à se faire oublier dans les multiples triturations dont il fait l’objet. L’accordéon, s’il perd son statut, sa culture traditionnelle, s’exprime ici pleinement comme un générateur de sons passionnants.

Ces cinq bruissements ne sont finalement pas si éloigné du travail électroacoustique d’Alfredo Costa Monteiro, par exemple au sein de Cremaster. La mise en perspective des divers enregistrements que j’ai pu écouter de ce musicien montre que celui-ci semble creuser un même sillon, parmi les plus passionnants que l’on puisse trouver actuellement dans le monde des musiques expérimentales.

No Fun Productions – NFP44

Cremaster & Angharad Davies – Pluie Fine

P312_cover.inddLe musicien Alfredo Costa Monteiro a été pour moi une découverte majeure en 2012, notamment à l’accordéon dans le trio 300 Basses ou au papier amplifié dans son duo avec Pascal Battus. On le retrouve ici au sein de Cremaster, duo électroacoustique formé en 2000 avec Ferran Fages.

En trois pièces de 15 minutes environ chacune,  Cremaster crée un substrat électroacoustique de prime abord assez austère, qui n’est pas là pour être plaisant, mais qui se veut certainement une exploration des possibilités extrêmes de leurs instruments. Qu’on s’entende bien, on n’est pas là pour bêtement choquer ou déranger l’auditeur mais bien pour le mettre en face de la nature même du son et de son processus créatif. Vient s’ajouter tout au long de ces trois plages, le violon d’Angharad Davies, qui se fond habilement et habite littéralement, mais sans démonstration outrancière, le paysage sonore créé par les deux électroacousticiens.

La lecture des crédits nous renseigne quelque peu sur le processus qui a dû être mis en oeuvre, Cremaster ayant créé le matériau présent sur le disque entre septembre 2010 et juillet 2012 à Barcelone et Angharad Davies ayant enregistré ses parties le 3 mars 2012 à Oxford. On imagine donc qu’il y a eu là une sorte de correspondance sonore, retravaillée et finalisée par la suite par Alfredo Costa Monteiro et Ferran Fages.

Soyons clair, cette musique se mérite et n’est pas d’une approche facile, mais pour peu que l’on fasse l’effort nécessaire pour s’y plonger, la ressentir au plus profond de son être, on découvre des paysages sonores inouïs. On est à la fois dans le cérébral et le physique… dans l’humain, en quelque sorte.

Potlatch – P312

Mon année 2012

P112-1

Cette année 2012 aura été riche en écoute et en (re)découvertes. Trop de disques passionnants auront été publiés pour que je puisse tous les écouter avec l’attention qu’ils méritent. Et en même temps, un chef d’oeuvre (et je ne suis pas le seul à le dire) se détache des autres, tant le voyage dans le son qu’il propose est sidérant d’intelligence et de beauté. Il s’agit de Zero plus Zero de Lucio Capece sur Potlatch qui s’affirme de plus en plus comme un des labels les plus passionnants de la musique improvisée et expérimentale.

La liste suivante contient des disques qui ont été chroniqués ici, d’autres qui ne l’ont pas encore été, qui le seront peut-être un jour ou peut-être jamais, mais qui à mon sens méritent d’attirer l’attention et m’auront durablement marqué cette année.

Eventless Plot – Recon (Aural Terrain) : un trio grec anonyme joue avec les collisions entre électronique et acoustique.

Can – The Lost Tapes (Spoon Records) : la révélation de ces bandes inédites du groupe allemand nous confirme si il y en avait besoin que ces musiciens avaient une énorme longueur d’avance sur la plupart de leurs contemporains.

Oren Ambarchi – Sagittarian Domain (Editions Mego) : un millefeuille envoûtant de rythme et de textures, qui va puiser aussi bien dans le Krautrock que chez Heldon.

– Keiji Haino, Stephen O’Malley & Oren AmbarchiNazoranai (Editions Mego) : quatre faces de free rock incendiaire, entre les hurlements et la guitare de Keiji Haino, la base ronflante de Stephen O’Malley et la batterie furieuse de Oren Ambarchi. Quelque part entre Painkiller et Jimi Hendrix.

300 Basses – Sei Ritornelli (Potlatch) / Cremaster & Angharad Davies – Pluie Fine (Potlatch) / Pascal Battus & Alfredo Costa Monteiro – fêlure (Organized Music from Thessaloniki) : que ce soit à l’accordéon, au papier amplifié ou avec divers dispositifs électroacoustiques, Alfredo Costa Monteiro a livré cette année trois disques superbes, riches de textures envoûtantes.

Robert Turman – Flux (Spectrum Spool / Editions Mego) : de l’ambient lo-fi, quelque part entre Erik Satie et les ruines de l’aéroport de Brian Eno délaissé par les hommes et envahi par une jungle mélancolique. Serait-ce la bande son de la fin du monde des humains ?

Franco Falsini – Cold Nose  (Spectrum Spool / Editions Mego) / Sensation’s Fix – Music Is Painting In The Air (1974 – 1977)  (RVNG Intl) : ces deux rééditions nous révèlent que l’Italie a enfanté en milieu des années 70 de petits cousins du Krautrock allemand. Franco Falsini s’y révèle comme un acteur majeur de l’introduction des synthétiseurs dans le rock.

Jason Lescalleet – Songs About Nothing (Erstwhile) : de la musique punk électroacoustique. Que dire de plus ?

Laurie Spiegel – The Expanding Universe (Unseen Worlds) : magnifique réédition des travaux de cette pionnière américaine de la musique électronique, marquée par Bach et John Fahey.

Eliane Radigue – Feedback Works (Alga Marghen) : Eliane Radigue nous ouvre ses archives et nous emmène loin en arrière, à la fin des années 60, lorsqu’elle n’avait pas encore les moyens d’accéder aux synthétiseurs. Ces travaux réalisés avec peu de moyens ne font que confirmer la stature de cette grande dame.

Pascal Battus Alfredo Costa Monteiro – Fêlure

La grande liberté d’expression permise par les musiques improvisées permet de s’affranchir des limites de la lutherie traditionnelle et d’aller au-delà des techniques instrumentales non-conventionnelles. C’est dans cette démarche que se placent Pascal Battus et Alfredo Costa Monteiro sur Fêlure. Ces deux musiciens ne sont pas des inconnus pour les lecteurs de ce blog puisque j’avais parlé du duo formé par Pascal battus et Christine Abdlenour ici et d’Alfredo Costa Monteiro .

Pascal Battus utilise dans cet enregistrement des surfaces rotatives (petits moteurs actionnant un plateau sur lequel le musicien vient frotter diverses matières) alors qu’Alfredo Costa Monteiro joue du papier amplifié. On est donc ici dans l’exploration de la texture sonore. Du grincement au souffle, du rauque à l’aigu, tout un paysage de sons défile devant nos oreilles. J’ai beau écouter et réécouter ce disque, je ne comprend pas toujours très bien comment ils ont pu créer cela avec cette pauvreté apparente de moyens.

Cette musique est le fruit de la récupération et du recyclage des déchets de la société de consommation et n’est pas sans évoquer la musique industrielle. En 1995, Diabologum chantait « Le mal du siècle c’est l’emballage », Pascal Battus et Alfredo Costa Monteiro, dans la radicalité de leur démarche, nous renvoient ici un message moins nihiliste.

Organized Music from Thessaloniki – t18

300 Basses – Sei Ritornelli

S’il est un instrument relativement peu représenté dans le monde des musiques improvisées, c’est bien l’accordéon. Constitué d’un soufflet alimentant des anches, doté d’un clavier, l’accordéon dispose pourtant d’un potentiel sonore intéressant. Cet instrument « populaire » – voire populiste – mérite-t-il donc d’être ainsi ignoré par l’avant-garde musicale ?

Le trio 300 Basses, constitué d’Alfredo Costa Monteiro, Jonas Kocher et Luca Venotucci tente ici de nous démontrer que l’accordéon a bien quelque chose à apporter au monde des musiques improvisées. Que les choses soient claires : il n’y aura que le son de l’accordéon – modifié par quelques objets – sur ce disque. Et l’exercice est plutôt convaincant, tant le spectre sonore parcouru dans ces six ritournelles est vaste.

On passera des infra basses aux sonorités suraiguës, l’accordéon soufflera et gémira, se perdra dans des froissement métalliques, installera des bourdons dans la répétition entêtée d’une phrase musicale, ou encore créera des rythmiques graves et discrètes. Les textures s’empilent et s’enrichissent mutuellement pour créer des mondes sonores envoûtants. Les amateurs de musiques électroniques minimalistes et de drone ne devraient pas être dépaysées par cet enregistrement.

Le trio 300 Basses n’en est certainement qu’au début de son exploration de l’accordéon tant le territoire à défricher semble vaste. On se prend par exemple à imaginer ce que pourrait donner une confrontation de l’accordéon avec l’électronique. Les quarante huit minutes de cet enregistrements sont néanmoins déjà fort prometteuses.

Potlatch – P212