Emmanuel Holterbach – 23 panoramas de fréquences – 2010

Emmanuel Holterbach est un explorateur des possibles sonores. Je garde un souvenir marquant de son travail harmonique sur des verres en cristal. Il nous livre ici un livre disque alliant field recording et photographie.

Différentes techniques sont convoquées pour capter un paysage sonore souvent inaudible tel quel à l’oreille humaine, ne serait-ce que par la perspective qu’un micro-contact ou un micros sub-aquatique peut nous offrir. Cette profondeur de champs, ce changement de perspective est bien sûr un des principaux intérêts du Field Recording.

« Mais imaginons un instant que l’on prenne  véritablement en compte le sonore dans notre environnement. Il y aurait tant de choses à inventer, tant de situations à créer… » C’est en se référant à aux situationnistes – il écrit par ailleurs que ce livre-disque est le fruit de ses nombreuses dérives entre Lyon et Saint-Etienne – qu’Emmanuel Holterbach nous invite à entrer dans ces 23 panoramas de fréquence. Chaque vignette sonore est illustrée de deux photographies permettant de contextualiser – ou non – l’écoute.

Au-delà de la beauté de ces vignettes sonores, ou de leur aspect insolite – un sonar de chauve-souris est capté – c’est à une réflexion sur le paysage, en tant qu’entité visuelle et sonore , sur l’impact de l’homme sur son environnement, sur son abdication face à une urbanisation non maîtrisée que ce livre-disque nous invite.

Publié à l’occasion de l’exposition Aura – Cellule d’écoute électromagnétique – Galerie Roger Tator du 20 novembre au 5 décembre 2010.

Jean-Luc Guionnet / Seijiro Murayama – Window Dressing (2011)

Jean-Luc Guionnet : saxophone alto
Seijiro Murayama : percussion

Deux homme nus. J’imagine des lutteurs ce la Grèce antique. L’un a les genoux à terre, l’autre s’arc-boute sur son corps. Trois cadrages différents servent de visuel à ce disque; trois cadrages qui permettent de se figurer l’essence de la statue, d’essayer de se la représenter à défaut de l’avoir, en trois dimensions, devant ses yeux. Ces trois cadrages, pris séparément, sont trois points-de-vue artistiques autonomes sur l’oeuvre d’un sculpteur anonyme.

J’y vois une belle métaphore de la relation musicien – preneur de son. Et nous avons justement là un disque ou l’on peut écouter deux cadrages ou tournages (comme dirait Michel Chion) différents sur un même duo d’improvisateurs.

Le premier tournage, assez classique dans son approche, a été réalisé par la radio nationale Slovène. Il nous permet d’approcher le caractère délicatement sensuel de la musique de Jean-Luc Guionnet et Seijiro Murayama. Un appel aux sens qui passe par ces délicats frottements de peaux, ce souffle discret, ces claquements de langue, cette approche pointilliste de la percussion. L’oreille de l’auditeur ne peut s’empêcher de faire travailler un imaginaire qui ramène à d’autres sens : vue, toucher. On a l’impression que cette musique est trop délicate pour que l’on puisse entrer en son coeur, et que les deux musiciens eux-mêmes tels des stalkers, n’osent pas s’aventurer au centre, gravitent autour d’un noyau duquel il serait dangereux de s’approcher.

La seconde partie vient, au contraire, nous démontrer que le coeur de cette musique peut être atteint, touché par l’oreille, et que les deux improvisateurs en sont bien le noyau d’où tout émane. Eric La Casa a réalisé ce tournage du duo à l’aide d’une perche. Une écoute au casque permet d’abolir la distance entre l’auditeur et les musiciens, tellement on se sent au coeur-même de la musique. Plus question de point-de-vue car on aboutit à une image absolue, une représentation unique, qu’aucun auditeur du duo en concert ne pourra approcher.

Window Dressing, au-delà de continuer à documenter la musique d’un des duos les plus passionnant de la scène improvisée actuelle, se présente comme une expérimentation discographique à part entière qui mérite grandement qu’on lui porte intérêt.

Potlatch – P101